lundi 21 septembre 2009

2008 Festival de Prédication #1

Jean 14:1-17 « Confiance en Dieu et en qui ? »
par le Dr Ralph Blair

Les trois sermons de ce week-end sont tirés du 14e chapitre de l’Evangile selon Lazare. (Ben Witherington) Ou est-ce Thomas ? (James Charlesworth) Ou peut-être Marie de Magdala ? (Esther de Boer) Ces trois personnes ont toutes été suggérées comme auteurs possibles de l’Evangile qui – depuis le deuxième siècle jusqu’à la plupart du XVIIIe siècle – était attribué à Jean, le disciple de Jésus qui s’appelait « celui que Jésus aimait ».

Techniquement, bien sûr, cet évangile, le dernier des quatre dans notre Bible, est anonyme.

Les érudits voient des indices internes et externes que Jean était bien l’auteur, et le débat actuel sur la paternité de l’évangile se limite principalement à un petit groupe de spécialistes.

En tout cas, celui qui écrivit cet évangile était intimement lié au ministère de Jésus. Et il y a des signes de la langue araméenne derrière le texte grec, ainsi qu’une connaissance des influences hellénistiques qui auraient été familières à tout Galiléen.

Jean et son frère aîné, le disciple Jacques, étaient fils de Zébédée, un pêcheur galiléen. Vous vous rappelez peut-être que leur mère était la ‘mère poule’ qui essaya de persuader Jésus de nommer ses fils aux meilleurs postes administratifs dans ce qui serait, croyait-elle, son règne à venir sur terre. Jean est celui qui se précipita vers le sépulcre et, probablement en raison de sa jeunesse, dépassa Pierre pour vérifier le rapport de Marie de Magdala sur le corps manquant de Jésus.

Tandis que Hérode fit décapiter Jacques peu de temps après la crucifixion de Jésus, Jean vécut jusqu’à un âge avancé à Ephèse, ayant pris soin de la mère de Jésus chez lui, en réponse à l’invitation de Jésus sur la croix. Cet évangile fut écrit en 90 après J.C. environ. Si Jean avait été dans ses années 20 pendant le ministère terrestre de Jésus, il aurait eu entre 75 et 85 ans en 90 après J.C.

Le but du livre entier est d’évangéliser, comme fait remarquer l’auteur à la fin : « Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom ». (20:31)

Ici dans le 14e chapitre, on est à la fin du dernier repas de la Pâque juive que partageait Jésus avec ses disciples – ce que les chrétiens appellent « la Cène ». Ce qui suit est le dernier des discours donnés par Jésus avant d’aller sur la croix.

On y lit :

Jésus dit à ses disciples : « Arrêtez de vous inquiéter. Ayez confiance en Dieu et ayez aussi confiance en moi. Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures ; si ce n’était pas vrai, je vous l’aurais dit : en effet je vais vous préparer une place.

« Lorsque je vous aurai préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que vous soyez, vous aussi, là où je suis.

« Vous connaissez le chemin qui conduit où je vais ».

Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous en connaître le chemin ? »

Jésus lui répondit : « Je suis le chemin, la vérité, la vie. Personne ne peut aller au Père autrement que par moi. Si vous me connaissiez vraiment, vous connaîtriez aussi mon Père. Et dès maintenant vous le connaissez, vous l’avez vu ».

Philippe intervint : « Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffira ».

« Eh quoi, lui répondit Jésus, après tout le temps que j’ai passé avec vous, tu ne me connais pas encore, Philippe ? Celui qui m’a vu, a vu le Père. Comment peux-tu dire : ‘Montre-nous le Père’ ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et le Père est en moi ? Ce que je vous dis, je ne le dis pas de moi-même : le Père demeure en moi et c’est lui qui accomplit ainsi ses propres œuvres. Croyez-moi : je suis dans le Père et le Père est en moi. Sinon, croyez au moins à cause des œuvres que vous m’avez vu accomplir.

« Vraiment, je vous l’assure : celui qui croit en moi accomplira lui-même les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes parce que je vais auprès du Père. Et quoi que ce soit que vous demandiez en mon nom, je le réaliserai pour que la gloire du Père soit manifestée par le Fils. Je le répète : si vous demandez quelque chose en mon nom, je le ferai.

« Si vous m’aimez, vous obéirez à mes commandements. Je demanderai au Père de vous donner un autre Défenseur pour vous venir en aide, afin qu’il soit toujours avec vous : c’est l’Esprit de vérité, celui que le monde est incapable de recevoir parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas. Quant à vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous ».

« Arrêtez de vous inquiéter ! »

Voilà ce que Jésus dit à ces disciples : « Arrêtez de vous inquiéter ! »

Naturellement, ils s’inquiétaient. Jésus avait parlé de sa prochaine mort. Il venait de se référer à un traître parmi eux. (Jean 13:21) Et il leur avait dit qu’il allait partir sans eux, et ils ne pouvaient pas l’y suivre. (13:33,36) Pourquoi donc ne s’inquiéteraient-ils pas ?

Or, comme certains d’entre vous m’ont entendu dire ad nauseam, cela ne sert à rien de dire à quelqu’un de ne pas s’inquiéter. L’inquiétude est involontaire et n’est pas soumise aux ordres de s’arrêter. L’inquiétude est un sentiment, et on ne peut pas ordonner à un sentiment d’arrêter. Jésus ne s’en rendait-il pas compte ? Jésus ne savait-il pas que cela n’avait pas de sens d’ordonner aux disciples d’arrêter de s’inquiéter ? Jésus ne savait-il pas qu’un sentiment découle de ce qu’on pense, de ce qu’on se dit à soi-même ? Et la pensée qui fait s’inquiéter est la conviction qu’on est en danger.

Eh bien, Jésus le savait très bien. Il savait que cela n’avait pas de sens de simplement commander un sentiment. Et il n’a pas fait cela. Il savait que si ses disciples pouvaient repenser la conviction qu’ils étaient en danger, leurs inquiétudes se dissiperaient. Mais à moins qu’on n’ait une raison suffisante pour changer d’avis sur la pensée derrière le sentiment, on ne peut pas changer d’avis. On est alors coincé avec le sentiment non voulu.

Jésus savait qu’il lui fallait détourner ses disciples de la conviction qu’ils étaient en grand danger. Voilà pourquoi Jésus ne leur dit pas tout simplement de ne pas s’inquiéter. Il leur dit ce dont ils avaient besoin d’entendre pour changer d’avis. Il confirma sa déclaration qu’ils devraient « arrêter de s’inquiéter » en leur rappelant de continuer à avoir confiance à Dieu. Ici la construction grecque pourrait être soit indicative, soit impérative – une description de ce qu’ils faisaient déjà ou une directive pour faire ainsi. Il y en a probablement un élément de chacune. Il y a toujours une raison d’approfondir notre confiance en Dieu. Et c’est la confiance en Dieu qui répond aux inquiétudes. Comme l’expliqua Jean Calvin : « Lorsque nous voyons un Pilote guider le navire dans lequel nous voyageons, celui qui ne nous permettrait jamais de périr, même au beau milieu des naufrages, il n’y a aucune raison pour que nos esprits soient accablés de peur et de lassitude ».

Mais à sa déclaration « Ayez confiance en Dieu » il ajouta : « ayez aussi confiance en moi ». Là, dans un parallélisme sémitique typique, Jésus joignit deux déclarations qu’aucun juif n’aurait dû prononcer dans une seule phrase.

« Ayez confiance en Dieu et aussi en moi ».

« Ayez confiance en Dieu et aussi en moi » ? Même certains pasteurs des méga-églises de nos jours, atteints de mégalomanie, y réfléchiraient à deux fois avant de pousser leurs fidèles d’avoir « confiance en Dieu et aussi en moi ». Que penseriez-vous si McCain ou Obama disaient cela ? Que penseriez-vous si je disais cela, moi – ou si votre meilleur ami ou votre partenaire le disait ? Vous penseriez que quelqu’un qui disait une telle chose est vachement fou. Et, selon le DSM-IV, « vachement fou » est un trouble mental. [Le Dr Blair plaisante, bien entendu. Le DSM-IV est le manuel des troubles mentaux publié par l’Association des psychiatres américains (APA). – Traducteur]

Il serait assez bizarre de dire une chose pareille aujourd’hui. Mais qu’un juif du premier siècle ait dit une chose pareille à Jérusalem, le siège de la religion la plus profondément monothéiste que le monde n’avait jamais vue, ne serait pas simplement bizarre, mais blasphématoire – une abomination.

Et pourtant, Jésus le dit. Et il le dit à des hommes qui avaient vécu avec lui pendant trois ans. Qui oserait faire une remarque pareille à ceux qui l’avaient accompagné pendant trois ans ? Gardez à l’esprit, ces gars ne savaient pas qui ils étaient. Ils ne savaient pas qu’ils étaient Saint Pierre et Saint André et Saint Thomas et les autres saints. Ils ne se considéraient l’un l’autre que comme Pierrot, Dédé, Thom et les autres gars. Et ils ne voyaient pas Jésus depuis l’autre bout de 2.000 ans de l’histoire universelle.

On avait toujours dit aux juifs d’avoir confiance dans le Seigneur. Mais aucun juif n’avait jamais demandé à d’autres juifs d’avoir confiance en Dieu et aussi en lui-même ! César essaya de leur dire d’avoir confiance en lui en tant qu’un dieu en même temps qu’en leur dieu ‘régional’, et cela n’était certainement pas bien accueilli.

C’est encore un autre exemple des nombreux cas où le but de l’auteur de cet Evangile se réalise. Il avait introduit à ses lecteurs la Parole Eternelle devenue homme au tout début, et ici, il continue dans la même veine.

‘Ayez confiance en Dieu’ – encore moins ‘ayez confiance en Jésus’ – est peut-être devenu un tel cliché qu’il est peut-être utile de faire une pause pour examiner ce que signifie une telle confiance.

Dans une méditation sur « Que signifie avoir confiance ? » Thielicke parle d’une correspondance qu’il avait entretenue avec un jeune soldat pendant la guerre. Le jeune homme traumatisé lui avait écrit une lettre où il lui demanda : « Comment Dieu peut-il permettre cela ? » Voici une partie de la réponse de Thielicke :

« Il est vrai, bien sûr, que même ceux dont Dieu avait ouvert les yeux ne pouvaient pas voir tous les mystères du Christ. Peut-être juste un peu plus tard furent-ils terrifiés par ce qu’ils virent se passer à Golgotha ». En effet, très peu après, les disciples se dispersèrent, frappés de terreur. Thielicke poursuit, reprenant la question du soldat : « Il se peut que même les disciples, en proie à un désespoir morne, aient commencé à demander : ‘Comment Dieu peut-il permettre une chose pareille ?’ ... Car même des yeux illuminés ne sont pas encore des yeux qui ‘voient’. Non, ceux-ci appartiennent à ceux qui ‘marchent par la foi, non par la vue’ (2 Cor 5:7) ; ils appartiennent à ceux qui font confiance aux ‘plus hautes pensées’ de Dieu, bien au-dessus d’eux ; ils appartiennent à ceux qui, jour après jour, enterrent leurs prières et leur entendement dans la volonté de Dieu, en dépit des protestations de l’âme, de l’esprit et de la raison. Cela – affirma Thielicke – et cela seul, est la confiance. Voilà ce que signifie la foi ».

Il conclut alors : « Il se fait tard maintenant, mon ami, et je suis allé dehors prendre une bouffée d’air frais sur la terrasse. En bas se trouve la plaine obscurcie du Rhin, dépourvue de lumière. Plus d’un soldat s’est joint à ses êtres chers en regardant les étoiles la nuit, de sorte que leurs lignes de vision puissent se croiser au loin. Il se peut que vous, vous aussi, regardiez là-haut à ce moment même.

« Mais je ne peux encore rien voir. Le ciel est noir et sombre, bien que je sache qu’il n’y a pas de nuages. L’éclat de ma lampe de bureau inonde encore mes yeux. Et nous ne voyons jamais le firmament tant que les lumières humaines dominent nos yeux. Dans un instant elles seront éteintes ; les étoiles deviendront alors visibles. D’abord, les brillantes, et puis les éloignées, dans l’espace bien au-delà de mon entendement. Alors, la gloire du firmament s’étendra au-dessus de moi, et je saurai que, même alors, il y a énormément d’étoiles et d’espaces que je ne peux pas voir. Mais ce sont tous sous le même ciel, et il y a des yeux qui les ont tous comptés, des yeux qui les connaissent tous ».

« Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures … je vais vous y préparer une place. … je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que vous soyez, vous aussi, là où je suis ».

Jésus discute de la maison de son Père où, assure-t-il à ses disciples, il y a une demeure pour chacun d’eux. Il leur dit qu’il va les y préparer une place pour qu’ils, eux aussi, puissent vivre avec lui, là où il vit. Et il dit qu’ils savent déjà le chemin de la maison du Père.

Mais Thomas a du mal à comprendre. Il a l’air de ne pas se rendre compte que Jésus parle d’aller à son Père. Donc, Thomas dit que puisque aucun d’eux ne sait où Jésus va, on ne peut pas s’attendre à ce qu’ils connaissent le chemin. Mais le chemin du Père n’est pas un chemin de ce monde. Donc, Jésus dit :

« Je suis le chemin ».

Nous avons tous entendu que « tous les chemins mènent à Rome ». Mais est-ce vrai ? Eh bien, à partir de tous les Interstates [Les « Interstates » (et I-95) se réfèrent au réseau de grandes routes nationales aux Etats-Unis continentaux qui enjambent le pays entier, mais non sur une île comme Hawaï en plein milieu de l’océan (voir le prochain paragraphe). – Traducteur] on peut parvenir à I-95. Et I-95 nous mène au Garden State Parkway qui mène à l’Avenue Asbury et puis au Main Street et ensuite au Main Avenue ici à Ocean Grove et puis au Pilgrim Pathway juste devant cette chapelle. Depuis là on peut continuer vers Ocean Pathway, marchant vers l’est, en direction de Rome. On peut descendre des planches vers un petit sentier qui donne sur la plage et puis jusqu’au bord de l’eau. Mais Rome est à l’autre côté de l’océan. Aucun chemin ne mène d’ici à Rome. Entre ici et là, il y a « un grand abîme ». [Voir Luc 16:26.] Tous les chemins ne mènent pas à « la ville éternelle ».

Kirk Talley dit qu’il roulait une fois à moto le long d’une grand-route en Hawaï. Des camionneurs qui roulaient à toute vitesse le forçaient à maintes reprises à quitter la chaussée, tout en klaxonnant bruyamment et faisant des gestes vulgaires. Il décida donc de prendre des routes locales. Mais il se perdit. Il ne pouvait pas alors trouver le chemin qui menait à ce qu’il appelait « l’Interstate ». Je lui dis : « Kirk, si tu cherches l’Interstate en Hawaï, tu es plus perdu que tu ne penses ».

C’est vrai pour les métaphores comme pour les cartes : tous les chemins ne mènent pas à Rome. Tous les chemins ne mènent pas chez soi. Tous les chemins ne mènent pas à Dieu. Il y a des détours et des impasses. Les chemins ne mènent pas où nous le présumons ; ils se terminent sans parvenir à la destination qu’on nous avait promise. Nous sommes peut-être plus perdus que nous ne pensons.

Dans le dernier sondage réalisé auprès des Américains sur la religion, fondé sur des entrevues avec 36.000 gens, 70 pour cent des Américains affiliés à une religion étaient d’accord sur le suivant : « bien des religions peuvent mener à la vie éternelle ». Est-ce surprenant ? Ce qui est choquant, c’est que 57 pour cent des chrétiens évangéliques sont du même avis. Le directeur du Centre pour l’étude du christianisme mondial à Gordon-Conwell (séminaire théologique et évangélique au Massachusetts) affirma que les réponses reflétaient tant l’ignorance théologique qu’un « sécularisme fade ».

Dans le Sermon sur la montagne, Jésus dit qu’il n’existe que deux chemins – seulement deux. Et, contrairement à ces deux chemins rationalisés qui, une fois, « divergeaient dans un bois jaune », la plaisanterie de Robert Frost pour initiés « aux dépens de ceux – dit-il – qui croyaient peut-être que j’allais vivre assez longtemps pour regretter le chemin que j’avais choisi dans ma vie », Jésus voulait dire que le chemin qu’on choisit dans la vie est bien une question de vie ou de mort. Ce que Frost voulait dire c’est que le chemin qu’on choisit dans la vie n’a pas d’importance. Mais pour Jésus, c’est très important. Il n’existe que deux chemins, dont l’un est le chemin spacieux qui mène à la perdition. L’autre c’est le chemin resserré qui mène à la vie. (Matt 7:13-14) Nombreux sont ceux qui prennent le chemin large vers la perdition. Mais peu nombreux sont ceux qui suivent ce petit sentier vers la vie.

Le mot grec employé ici pour « la vie », c’est zoan – c’est la vraie vie, la vie éternelle, la vie de l’Auteur de la vie, Jésus qui est la Vie, lui-même. Evidemment, Jésus ne se réfère pas ici simplement à la vie biologique. Cette vie éternelle qui se trouve le long du petit sentier qui est le contraire de ‘la destruction de masse’ au bout du chemin spacieux des masses.

Or, gardez à l’esprit que sa discussion sur les « peu » qui trouvent le chemin resserré de la vie est hyperbolique. « D’un autre point de vue », comme le fait remarquer un érudit biblique, Jésus promit « une moisson abondante ». (9:37-38) : « Les débuts d’un royaume sont peut-être modestes, mais la promesse de l’avenir est grande ». (Donald A. Hagner) Le royaume ressemble à une graine de moutarde qui pousse jusqu’à ce qu’elle devienne assez grande pour que les oiseaux puissent nicher dans ses branches. (13:31-33)

Et maintenant, là, près du bout de son temps avec son cercle rapproché de disciples, et se référant à lui-même comme la Vérité, il dit : « Je suis le Chemin », « Je suis la Vie ». La Vérité leur dit la vérité : « Personne ne peut aller au Père autrement que par moi ». Que voulait-il dire ?

Il y a un article sur « Une recette de la compréhension » qu’aucun d’entre vous n’a vu, j’en suis sûr. Comment puis-je en être si sûr ? C’est dans le numéro de l’automne de la revue d’AARP. [AARP (l’Association des retraités américains) est une association des gens de plus de 50 ans.] Il traite d’un mouvement à Denver dit « Tables communes ». Plusieurs athées, quelques baptistes, un juif, un bahaï et quelques musulmanes se retrouvent chez l’un, chez l’autre pour dîner et causer. La seule règle : Défense d’« évangéliser » ! Voyez-vous, tous les avis sont égaux sauf cet avis que tous les avis sont égaux. Il l’emporte sur tout autre avis. Mais les Postmodernes ne s’en aperçoivent pas. Les rédacteurs d’AARP pensent qu’il est très à la mode d’interdire de promouvoir la foi en Christ. Mais ils remplissent leur revue avec des publicités poussant les lecteurs à acheter toutes sortes de trucs, et des rubriques d’aide telles que « Celui qui démystifie tout » et « Le voyageur anticonformiste ».

Si vous êtes trop jeune pour AARP, essayez « La botte qui en dit long sur vous » au Gap, où chaque vêtement « convient à ton propre style ou philosophie personnels ». Le Gap nous dit : « Invente ta propre philosophie® ». Mais cela, c’est la philosophie du Gap ? Et on voudrait l’imposer sur autrui ?

J’ai récemment lu autre chose. C’est une citation du poète, Robert Brault, qui dit : « Aujourd’hui j’ai déformé la vérité pour être aimable, et je ne le regrette pas, car je sais beaucoup mieux ce qui est aimable que ce qui est vrai. ». Mais attends un peu, Bob. Savoir ce qui est aimable, c’est mieux savoir ce qui est vrai, n’est-ce pas ?

Ecoutez, soit Jésus est celui qu’il prétend être, soit il ne l’est pas. Mais on peut compter sur Jésus pour être lui-même, qui qu’il soit. S’il est menteur, on peut compter sur lui pour mentir. S’il a la folie des grandeurs, on peut compter sur lui d’être malade mental. Cependant, s’il n’est ni menteur ni fou, lui-même, on peut compter sur lui pour dire la vérité. Et il dit qu’il est, intrinsèquement, le Chemin, la Vérité et la Vie. Ceux-ci ne sont pas simplement ce qu’il fait, ils sont ce qu’il est – son être même.

Pilate dit à son prisonnier : « Qu’est-ce que la vérité ? » Etait-ce une question ou une déclaration ? Pilate était-il en quête de vérité ? Ou bien était-il question de simple curiosité, ou de cynisme endurci ? « Qu’est-ce que la vérité ? » C’est une question qui vous intéresse ? Si oui, cela vous intéresse peut-être de savoir que Jésus affirma être la Vérité, lui. Qu’est-ce que la vie ? C’est une question qui vous intéresse ? Si oui, cela vous intéresse peut-être de savoir que Jésus affirma être la vie, lui. Comment répondre à ce qu’il dit ? On ne peut pas éviter de répondre d’une manière ou d’une autre. Même l’indifférence est une réponse.

« Celui qui m’a vu, a vu le Père ». « Je suis dans le Père et le Père est en moi ». « Le Père demeure en moi ». « Je suis le seul chemin du Père ». « Je vais auprès du Père ».

Ces déclarations ne portent pas seulement sur l’unité avec le Père. Il s’agit de sa relation avec le Père, ce qui est tellement intime qu’il n’y a aucun égocentrisme en Jésus. Voir Jésus, c’est voir Dieu, celui que nul homme ne pouvait voir et demeurer en vie. Pourtant, le Transcendant est transparent en Jésus.

Et voilà ce qu’un pharisien nommé Saul de Tarse, persécuteur acharné des premiers chrétiens, finit par croire et déclarer sur Jésus, après avoir rencontré le Christ ressuscité. C’est le message que prêchait Paul qui aboutit à sa décapitation. Depuis la prison de Rome, il écrivit ceci sur Jésus : « Ce Fils, il est l’image du Dieu que nul ne voit, il est le Premier-né de toute création. Car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses dans les cieux comme sur la terre, les visibles, les invisibles, les Trônes et les Seigneuries, les Autorités, les Puissances. Oui, par lui et pour lui tout a été créé. Il est lui-même bien avant toutes choses et tout subsiste en lui. … Car c’est en lui que Dieu a désiré que toute plénitude ait sa demeure. Et c’est par lui qu’il a voulu réconcilier avec lui-même l’univers tout entier : ce qui est sur la terre et ce qui est au ciel, en instaurant la paix par le sang que son Fils a versé sur la croix ». (Col 1:15-17, 19-20)

Rien d’étonnant à ce que Thielicke affirme dans son sermon sur le ‘Notre Père’ : « Absolument tout dépend de ce seul fait, que c’est Jésus-Christ qui nous apprend cette prière. Lui seul, dans sa vie et dans sa mort, est la garantie qu’il existe un Père, que Dieu est néanmoins au travail dans ce monde cruel, dur et orphelin de père, bâtissant sa royaume de miséricorde dans le secret de la Croix ».

« Oui, je vous déclare, c’est la vérité : celui qui croit en moi fera aussi les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes parce que je vais auprès du Père. Et je ferai tout ce que vous demanderez en mon nom, afin que le Fils manifeste la gloire du Père. Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai ».

Jésus va aller auprès de son Père et l’Esprit va venir auprès des disciples. Jésus est sur le point de leur parler de la venue de l’Esprit. Par son retour promis dans l’Esprit qui demeurera auprès d’eux, il donnera à ses disciples un pouvoir qu’ils n’avaient jamais eu quand il était avec eux en personne.

Et les disciples, qui auront alors l’Esprit, seront amenés à prier selon la volonté du Père, par l’autorité de Jésus, et donc, bien sûr, leurs prières seront exaucées.

« Si vous m’aimez, vous m’obéirez. Et moi, je demanderai au Père de vous donner un autre Défenseur de sa cause, afin qu’il reste pour toujours avec vous : c’est l’Esprit de vérité, celui que le monde est incapable de recevoir parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas. Quant à vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous ».

Aimer Jésus et lui obéir, ce ne sont pas deux choses, c’est une même chose. Cela n’a aucun sens de prétendre l’aimer si nous ne lui obéissons pas. Mais prenez courage.

Ici, l’emploi du présent, ce qui représente une action continue, signifie que Jésus parle d’une habitude quotidienne de tendre obéissance. Il ne veut pas dire qu’on ne ferme jamais les yeux sur cette habitude dans un instant de désobéissance. Mais il s’attend à ce qu’un vrai disciple, celui qui cherche sérieusement à aimer son Seigneur, cherche sérieusement à faire la volonté de son Seigneur.

Dans le contexte de ses révélations sur son prochain départ, Jésus assure à ses disciples qu’il va demander à son Père de leur envoyer un autre Défenseur – un autre Ami ou Compagnon. Il appelle cet Ami, ce Compagnon, l’Esprit de vérité. Il dit que cet Esprit de vérité va rester avec eux. Qui est-ce, cet Esprit de vérité ? Ne s’était-il pas référé à lui-même comme la Vérité ? N’a-t-il pas affirmé qu’il reviendrait auprès d’eux d’une façon même plus merveilleuse ?

Il explique que les gens de ce monde-ci ne peuvent pas accepter cet Esprit de vérité. Mais, affirme-t-il, ses disciples connaîtront cet Esprit de vérité – de façon intime. Comment ? Celui-ci demeure en eux. C’est vrai, il ne les quittera jamais – ni les abandonnera !

vendredi 18 septembre 2009

Helmut Thielicke et Ira D. Sankey

Erudit évangélique ~ Chanteur évangélique

Exposé préliminaire du Festival de Prédication
d'Evangelicals Concerned
10-12 Octobre 2008
Thornley Chapel à Ocean Grove, New Jersey
par le Dr Ralph Blair

Quel est le sens de la vie ? Qui sommes-nous ? D’où suis-je venu ? Où vais-je ? Ces questions-là étaient autrefois des questions humaines fondamentales. Autrefois les réponses parlaient d’aimer Dieu et de le glorifier. Mais Nietzsche, Freud, les Postmodernes et maintenant, même les célébrités prétendent que nous avons passé l’âge des dieux enfantins. Aujourd’hui, disent-ils, au lieu d’être ‘les grandes questions’, ces questions de sens ne valent même pas la peine d’être posées. L’insignifiance est promue comme la seule réponse à ce genre de question – ce qui veut dire, bien sûr, que ‘l’insignifiance’ est entendu d’avoir du sens – le sens de tout.

Nietzsche passa l’âge des dieux avec une sobre appréhension quant aux implications pour le monde. Mais les Postmodernes l’ont fait avec un sens de supériorité qui est cynique mais naïf. Les célébrités mettent leur grain de sel avec une idiotie élitiste. Et un public qui est tout aussi mal renseigné avale leur présupposé que les questions de sens sont dénuées de sens ou simplement des affaires privées dont le prosélytisme est assurément interdit. Mais il n’y a pas d’inconvénient à faire du prosélytisme contre Dieu – c’est même amusant. Et dans certains cercles, c’est de rigueur. Tout cela est si tristement prévisible dans un monde déchu.

Si on faisait allusion à sa foi en Christ à une soirée new-yorkaise, il y aurait un silence stupéfait et une bousculade pour changer de sujet. Les autres invités pourraient même le trouver intolérante et reculer. Et alors ? Ils continueraient à se faire piéger par tout le complaisant égocentrisme de la société séculière – inventant du sens qui commence et se termine par eux-mêmes. Que ce soit le cynisme intello-branché de « Rock Me Sexy Jesus », l’absurdité du Secret, la résistance pseudo-thérapeutique à la Transcendance, ou le plus haut charabia de la théorie critique à propos de rationaliser la révolte de l’âme, c’est la répression. C’est une conspiration de contrefaçons pour réprimer la vraie quête d’un Créateur abandonné. Et c’est une dépendance tant pour les non croyants que pour les croyants.

L’année 2008 marque l’anniversaire centième de la naissance d’Helmut Thielicke, le grand théologien et prédicateur allemands qui risqua sa vie en refusant d’être au service de l’orgueil démesuré qui découlait de l’Übermensch (‘surhomme’) antichrétien de Nietzsche. Un historien qui étudie Hitler et ses lectures des sciences occultes observe que tout cela avait pour résultat « une mesquine et calculatrice tromperie de brimade » [Timothy Ryback] qui provoqua ce que Hannah Arendt appela « l’expérience contre la réalité ».

L’assaut contre la moralité chrétienne mené par Nietzsche est aujourd’hui une industrie en expansion. Religulous, le film de Bill Maher, n’est qu’un seul récent exemple absurde, car Maher, lui aussi, croit à l’occulte, à la clairvoyance et aux maisons hantées, et il invective contre la vaccination, voire contre l’aspirine. Portant des œillères, Stephen Holden, critique du New York Times, prétend que « la plupart des Américains embrassent une forme de foi aveugle qui, par sa nature même, requiert un saut vers l’irrationnel … impossible à expliquer ou à défendre en des termes rationnels ». D’autres critiques acclamèrent Religulous : « Alléluia ! – c’est désopilant et diabolique – une marrante et blasphématoire détonation de tout ce qui est saint et biblique ». Thielicke considérait correctement de telles idioties comme n’étant « rien de moins qu’un substitut pour une transcendance perdue ». Heureusement, Fireproof, le film de Kirk Cameron qui soutient la foi chrétienne, obtint un bien meilleur succès au box-office que Religulous.

Et contrairement à l’hostilité promue par des médias contre Dieu, le sondage Gallup trouve que 31 pour cent des gens qui ne croient pas en Dieu croient au paranormal et à l’occulte tandis que seulement 8 pour cent de ceux qui croient en Dieu avalent de telles superstitions et pseudo-sciences. Une diminution de foi en Dieu correspond à une augmentation de crédulité à l’égard de la superstition et de la pseudo-science. Comme l’observa G. K. Chesterton : « Quand un homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas pour croire à rien mais pour croire à n’importe quoi ».

Il y a cinquante ans environ, Thielicke publia deux recueils de sermons intitulés Le Christ et le sens de la vie et Comment commença le monde. Thielicke d’affirmer : « La question – d’où nous venons et où nous allons – est un des défis élémentaires de la vie. Peut-être que c’est la question la plus importante de la vie. C’est seulement quand nous y aurons une réponse que nous apprendrons qui nous sommes ».

Il commença par présumer que nous avons reçu une révélation significative d’au-delà de l’espace et du temps. Il commença par affirmer que nous ne pouvons pas comprendre qui nous sommes à moins que nous ne revenions au commencement, quand et où commença le monde. La signification du monde, et la nôtre au sein du monde, ne sont pas d’origine récente. Ce n’est pas quelque chose que nous pouvons inventer pour l’adapter à nos besoins ou pour correspondre aux modes de l’époque. La signification est un don de Dieu.

Et remontant à la création de l’humanité – et à la Chute, il l’observa : « Nous les êtres humains savons très bien, ou tout au moins soupçonnons quelque peu, que lorsque nous vieillissons, et quand la race humaine entière vieillit, quelque chose se passe là qui est tout à fait différent que le bourgeonnement, le mûrissement et la floraison d’une rose. Car ce qui se développe dans la vie humaine n’est pas seulement les dons et les bénédictions que Dieu y a mis. Les semences que l’Adversaire maléfique a plantées dans notre cœur poussent, elles aussi ».

« Donc, affirma Thielicke, il est évident que nous ne pouvons plus reconnaître à quoi Dieu nous destinait quand il nous créa, ce qu’il avait en tête quand il conçut l’image de l’homme, en regardant ce que nous sommes vraiment et ce que nous sommes aujourd’hui. Et, parce que nous savons cela, nous revenons au bourgeon, à la recherche du dessein initial. Nous cherchons l’origine de l’homme pour découvrir ce que l’homme était vraiment avant le catastrophe qui l’a défiguré et déformé. … Si je veux savoir qui je suis vraiment et à quoi Dieu me destinait, je dois chercher derrière le paradis perdu, je dois me tourner vers la matinée de la création et m’efforcer d’entendre les premières paroles de Dieu pour moi et mon père Adam ».

Dans le « Final » de son autobiographie, Thielicke écrivit : « à beaucoup de mes contemporains, il paraissait grotesque – et le paraît toujours – de consulter un ancien livre, à savoir, la Bible, sur notre origine et notre destination, et avec son aide de comprendre le but pour lequel nous avons été créés. Ne pouvons-nous pas envoyer nos sondes dans l’espace ? Ne sommes-nous pas constamment à l’affût de tout ce qui est nouveau, des ‘innovations’ ? … N’est-ce pas un pas en arrière de fouiller dans les lieux anciens où Dieu laissa ses traces ? »

A l’âge de 75, deux ans avant qu’il ne soit mort, il écrivit : « Pendant ma longue vie j’ai vu tant de vérités qui prétendaient être ‘le dernier mot’ aller et venir ! … Comme les dieux d’une époque semblent cocasses juste deux heures plus tard ! Comme ils apparaissent absurdes, vus de derrière ! Il se peut qu’il faille être aussi vieux que moi pour ne plus être ému par le bruit et la mode de l’époque ou de ne pas être impressionné par les applaudissements des médias qui les accompagnent. Il y a seulement quelques évangiles qui durent ». Se rappelant les foules de gauchistes dans les années 60 qui prirent d’assaut son église comme des chemises brunes nazies, il affirma : « Des gens comme moi … cherchaient la vérité dans ce livre qui est ancien et éternellement jeune. [Nous voulions] rester fidèle à [ce que son ami Karl Barth appela ‘ce nouveau monde étrange de la Bible’, mais nous] étions constamment maudits comme des représentants du passé. [Mais] au moyen de cet ancien livre je me rendis compte que je faisais déjà face à l’avenir, à savoir, cette époque dans l’avenir qui rendrait évidente la futilité des dieux de l’époque et qui témoignerait de l’éternité du seul Dieu. Par contre, comme les alternatives banales de ‘conservateur’ et ‘progressiste’, ‘réactionnaire’ et ‘tourné vers l’avenir’, voire ‘droite’ et ‘gauche’ paraissent idiotes ! »

Et Thielicke que trouva-t-il dans les pages de cet ancien livre des livres ? Il affirme avoir trouvé que « leur but est de démontrer ce que signifie pour moi et ma vie le fait que Dieu est là au commencement et à la fin, et que tout ce qui se passe dans le monde – ma petite vie et ses joies, et aussi l’histoire de l’ensemble du monde … est, pour ainsi dire, une conversation qui est entourée, soutenue et protégée par le souffle de Dieu ». Voilà pourquoi il peut continuer en disant : « Une fois que Dieu sera devenu le thème de la vie d’un homme, elle deviendra énormément passionnante, voire aventureuse ».

Il subit les horreurs des deux guerres mondiales et la destruction de vie par les régimes nazis et soviétiques. Mais la vie de Helmut Thielicke avec son Seigneur était, ici – et sûrement qu’elle l’est encore, là-haut en présence de Dieu – la vraie aventure, celle qui se dévoile sans cesse avec Dieu, Lui-même.

Thielicke est né en 1908. Pour le mettre dans son contexte historique, les personnages suivants sont nés dans cette année-là, eux aussi : Olivier Messiaen, Lyndon Johnson, Thurgood Marshall, Harry Blackmun, Simone de Beauvoir et Abraham Maslow, ainsi que Bette Davis, Ethel Merman, Rosalind Russell et le petit Quentin Crisp.

J’étais frappé par un des premiers souvenirs de Thielicke. Quand on lui dit qu’il irait au jardin d’enfants, il imagina qu’il serait « planté dans la terre par les pieds et alors, constamment arrosé ». Quand on m’a dit que j’irais au jardin d’enfants, moi, j’imagina qu’il faudrait travailler sous le soleil chaud, creuser dans la terre et arracher de mauvaises herbes toute la journée ! J’étais tellement soulagé de découvrir autre chose.

Avec deux doctorats de l’université d’Erlangen, cet esprit universel écrivit des centaines d’articles dans des revues savantes et populaires. Il écrivit deux ouvrages en trois volumes d’érudition rigoureuse : La foi évangélique et L’éthique théologique. Il écrivit un livre sur l’art de prêcher, un hommage au grand prédicateur victorien, Charles Haddon Spurgeon. Voici quelques-uns de ses nombreux recueils populaires de sermons : Le Christ et le sens de la vie, Comment croire de nouveau, La vie peut recommencer, Comment commença le monde, Etre chrétien quand arrivent les ennuis, La question cachée de Dieu, Le Père en attente, et Je crois, ce que Christianity Today appela « un ouvrage d’apologétique d’une puissance formidable ; celui-ci trouvera sa place parmi les œuvres chrétiennes qui ont cherché, non à écraser les adversaires intellectuels, mais à amener les sceptiques sincères au Christ ».

Dans sa critique du second tome de Thielicke sur la théologie systématique, Bernard Ramm, l’érudit baptiste américain, l’appela « évangélique et luthérien, analytique et incarnationnel, une théologie de précision, une théologie existentielle, et une théologie de prédication ».

Cette théologie profondément pratique fut prêchée. Le traducteur des œuvres théologiques de Thielicke affirma que celui-ci était probablement le meilleur prédicateur germanophone depuis Martin Luther. « Thielicke, dit-il, atteint une stature presque apocalyptique dans sa représentation du monde brisé, et dans sa proclamation du message du salut et du jugement de Dieu dans le monde ». (Geoffrey Bromiley) Comme le dit Richard John Neuhaus : « Helmut Thielicke est pratiquement sans égal dans son aptitude d’unir ses talents de pasteur, de prédicateur, d’enseignant et de théologien en éclaircissant la foi chrétienne tant pour l’intelligentsia méprisant que pour les croyants avec des doutes ». Tous étaient d’accord sur le fait qu’il était une expérience extraordinaire de l’entendre prêcher devant des congrégations débordantes deux fois par semaine. Toutefois, ses sermons sont encore disponibles sous forme imprimée, ayant été traduits en une douzaine de langues et vendus pour des décennies.

Une heure avant ses sermons de samedi soir, il n’y aurait plus eu de places dans l’église gigantesque de St Michel dans la ville profane d’Hamburg. Vêtu de sa toge noire au col blanc, il se dressait dans cette chaire haute et bulbeuse et prêchait ardemment des sermons centrés sur le Christ avec éloquence persuasive, avec précision exégétique et avec soin pastoral. Il ne manquait jamais de se référer à l’évangile – le Christ sur la croix, expiant nos péchés : « Golgotha est une douleur dans le cœur de Dieu, dit-il. C’est un Dieu qui l’emporte sur lui-même, c’est une lutte de Dieu avec lui-même ».

Un luthérien avec une touche de l’Eglise Libre, il avait des opinions claires sur ce qu’il appelait des « sermons dégénérés ». Il affirma que l’une sorte en est « la transformation du sermon en un discours politique fixe qui proclame qu’une position politique particulière est la position chrétienne ». Il expliqua : « D’après mon expérience, cette sorte domine chez des gens dont la substance spirituelle est trop diluée pour faire une proclamation passionnée de l’Evangile ». L’autre sorte de ‘sermon dégénéré’ est « un certain ritualisme qui étouffe ou au moins obscurcit la foi personnelle de l’individu par l’utilisation excessive des expressions consacrées et de la musica sacra traditionnelle ».

Les Américains s’étonnaient qu’il ne prêche pas en anglais en Amérique. Il expliquait qu’il n’avait étudié que les langues classiques et ajoutait, ses yeux pétillants : « Les garçons étudiaient l’anglais pour devenir des serveurs ». Donc, il employait d’habitude un traducteur, mais lutta parfois pour lire une traduction anglaise lui-même. Après qu’il avait fait ainsi au cours d’un discours à Chicago, quelqu’un lui dit : « Je pensais toujours que l’allemand était une langue difficile. Mais j’ai pu comprendre au moins deux phrases de votre discours ».

Helmut Thielicke ouvra la voie pour repenser la position chrétienne sur l’homosexualité. Il fut donc particulièrement approprié que, dans le numéro du printemps 1986 du Record d’EC, nous prîmes note de son décès à l’âge de 77.

En 1963, dans ses conférences à l’Université de Chicago, il reconnut que l’orientation homosexuelle « est déjà présente avant que la première décision ne soit faite ». Il trouvait dans les commentaires de Karl Barth et d’autres théologiens « une telle confusion étonnante » sur l’homosexualité qu’il doutait qu’ils aient « jamais accompagné une personne homosexuelle en tant que pasteur sur le ‘chemin’ qu’elle avait à suivre ». Thielicke reconnaît la vérité de l’observation de Flannery O’Connor : « La conviction sans l’expérience aboutit à la dureté ». Il soupçonnait ce que soupçonnait Harry Ironside : Il est facile de prendre nos préjugés pour nos convictions.

Thielicke de conclure : « Il n’y a pas le moindre excuse pour vilipender l’homosexuel intrinsèque pour des raisons morales ou théologiques ». Se rappelant la parabole de Jésus sur les pièces d’or qu’un roi donna pour investir, il encouragea les gens à recevoir leur orientation homosexuelle de façon responsable, comme quelque chose d’être considéré « comme une pièce d’or pour investir». (Luc 19:13 ss)

Il rassura ses lecteurs que la façon exacte dont on devrait mettre en œuvre un tel ‘investissement’ « peut être discuté seulement quand on se rend compte que même le Nouveau Testament manque d’une déclaration normative évidente sur cette question. Même le type de question auquel nous sommes parvenus, à savoir, le problème posé par ‘l’habitus endogène’ de l’homosexualité, doit être, pour des raisons purement historiques, étranger au Nouveau Testament ». Thielicke affirma que la question doit nous mener à examiner « comment l’homosexuel dans sa situation réelle peut atteindre à son optimal potentiel éthique d’autoréalisation sexuelle. Nier cela, dit-il, signifierait en tout cas un niveau de sévérité et de rigueur que l’on ne penserait jamais à demander » à autrui.

Thielicke plaidait fréquemment la cause des homosexuels. Dans son œuvre de 1984, Être humain – devenir humain, il observa : « la compréhension de nous-mêmes que nous apportons avec nous influe d’une façon essentielle sur notre rayon d’action, sur notre approche et sur la sélection et l’arrangement des phénomènes. Ce bourbier de subjectivisme qui nous menace ne peut être évité que si nous critiquons consciemment non seulement les objets de notre étude, mais aussi nous-mêmes et nos présupposés. Cela s’applique à chaque domaine avec une pertinence anthropologique. Nous sommes trop proches des objets de cette discipline pour ne pas être encombrés des prémisses secrètes. Si l’on désire des exemples réels, il faut seulement penser au débats sur l’homosexualité, où les préjugements sociaux, religieux, moraux et instinctifs organisent une réunion macabre ».

Dans son autobiographie, Notes d’un voyageur, aussi parue en 1984, en allemand, deux ans avant qu’il ne soit mort, Thielicke raconte que dans les premiers jours de leur mariage sa femme et lui attendaient un plus jeune ami d’école, Horst Erbslöh, âgé de 27 ans, pour passer avec eux les fêtes de Pâques.

Thielicke se rappela : « C’était son corps athlétique, la grâce de ses mouvements et son sourire radieux qui attirèrent d’abord mon attention. Il aimait être conduit et conseillé par un garçon plus âgé comme moi, et il aimait aussi être corrigé de temps en temps quand il se plaignait de ses mauvaises notes à l’école. Je lui disais qu’il l’avait provoqué lui-même par sa tendance charmante à la paresse ».

Thielicke d’avouer : « Plus tard, il m’était clair que cette amitié était teintée d’un érotisme tendre, bien que cela n’ait jamais été ouvertement exprimé, même en mots. Cette retenue portait moins sur notre chasteté naturelle que sur les limites imposées à notre comportement par le tabou collectif que cet âge-là employait pour protéger la sphère érotique. Pour cette raison, notre amitié n’alla pas au-delà d’une affection enthousiaste l’un pour l’autre. Cette affection me donne encore une immense joie, même en y revenant un demi-siècle plus tard ».

Il poursuivit : « Une fois, pas longtemps avant sa visite attendue à Heidelberg, je rêva de lui. Je me vis devant son cercueil, bronzé, donnant une oraison funèbre en son honneur. Ce rêve devint réalité. Il n’y arriva pas comme prévu ce matin de Pâques, mais au lieu de cela, envoya une longue lettre où il m’informa qu’il avait entrepris un voyage d’où il ne reviendrait jamais. Il dit que j’étais le seul à en être informé, et me demanda de ne pas partir à sa recherche. Il me remercia de ce que je lui avais dit à propos de la foi, et de toute l’amitié que je lui avais montrée. Il affirma que cela le consolerait quand le temps serait venu de mourir au plus bel endroit au monde ». Horst écrivit sur ses pertes financières et sur sa petite amie qui refusa de l’épouser, et il demanda qu’on prie à Dieu de lui pardonner. Thielicke rapporta que « les dernières phrases étaient tachées » et dit-il, « je crois que ses larmes y étaient tombées ».

L’année précédente, Horst avait envoyé une carte postale de Berchtesgaden. Il avait marqué d’une croix un petit endroit sur le massif Watzmann, ce qui était enveloppé de mythes, l’appelant « le plus bel endroit au monde. Voilà où je voudrais mourir ».

Thielicke se précipita donc vers Berchtesgaden et demanda qu’on organise une équipe secours. On trouva le cadavre d’Horst à l’endroit exact qu’il avait marqué sur la carte postale. Thielicke d’écrire : « Il ne put pas avoir été mort pour longtemps. Une expression terriblement sérieuse fut gravée dans ses traits ». Il célébra les obsèques à leur ville natale de Barmen et raconta que Horst avait écrit qu’il n’allait pas dans une obscurité sans espoir, mais était convaincu qu’un personnage compatissant l’accueillerait dans l’autre monde.

Thielicke observa : « Pendant les jours que nous avons passés à la recherche d’Horst, le soleil de montagne m’avait bronzé, exactement comme dans mon rêve ».

A mesure que l’influence d’Hitler grandissait, et alors, lorsque les nazis prirent le pouvoir, Thielicke devint une cible. Il était engagé dans l’Eglise confessante – par opposition à la branche ecclésiastique du parti nazi dite Chrétiens Allemands. Le jugeant ‘politiquement suspect’, les nazis forcèrent son expulsion de la faculté théologique de l’université d’Heidelberg et bloquèrent sa mutation à l’université d’Hamburg. Son évêque lui dit : « Après que la guerre aura fini et après que les nazis seront partis, nous aurons besoin de vous de nouveau en tant que professeur. Voilà pourquoi je ne vous donne qu’un poste mineur dans le Jura souabe ».

Il travaillait donc au service d’une petite congrégation à Ravensburg. A cette époque-là, les nazis organisaient des réunions politiques qui coïncidaient exactement avec les services religieux. Beaucoup de gens avaient trop peur des voyous nazis d’aller à l’église au lieu d’aller aux rassemblements nazis. Un certain dimanche où il y avait très peu de gens à l’église, Thielicke interrompit le chant de l’hymne de Martin Luther, « Notre Dieu est une forteresse puissante ». Il leur rappela que la semaine précédente, « beaucoup de gens avaient trop peur d’aller à l’église, et au lieu de cela, ils allèrent à une réunion politique. C’était tout bonnement un reniement de notre foi. Tant que cette honte planera sur nous, il nous sera défendu de chanter le dernier vers, ‘Si l’on enlève votre vie, votre richesse, votre honneur, votre enfant et votre femme. …’ Chanter cela en ce moment serait mentir. Donc, l’orgue jouera maintenant le vers tout seul pendant que nous resterons debout et réfléchirons à notre échec. Malheur à celui qui chante les paroles ! »

Quand les Alliés occupèrent l’Allemagne en 1945, ils établirent un processus agressif de dénazification qui, d’après Thielicke, avait tendance de provoquer des conséquences non voulues mais contreproductives. Il affirma que les Alliés « demandaient constamment aux Allemands d’avouer une culpabilité collective qui était généralisée et sans discernement. Bien des gens l’acceptèrent, souvent en raison d’un opportunisme inconscient voire calculé, [et] cette accusation de soi masochiste … renforça un agréable sens de supériorité morale ». Thielicke poursuivit : « La tendance des Alliés aux condamnations unilatérales et totales qui leur fit ignorer la poutre dans leurs propres yeux … provoqua une réaction furieuse et défensive de la part des accusés, ce qui les empêcha donc de voir la culpabilité qui était vraiment là ». La perspicacité de Thielicke devrait façonner les échanges moralisateurs de nos jours entre les églises anti-gays et les LGBT anti-Eglise.

La famille, les amis et les collègues de Thielicke lui donnèrent une grande fête à l’occasion de son 75ème anniversaire. Après, il rappela les paroles écrites par un ami à un autre : « Les pas s’éteignent. La dernière personne s’en est allée. Le grand jour touche à sa fin. Je suis éveillé à ne pas pouvoir dormir. Je sais que tu attends de m’accueillir, Ô Dieu. Je t’apporte ce que les gens m’ont apporté – des fleurs, des lauriers, la gratitude et la gloire – car, après tout, tout est à toi. Tout le monde n’a parlé que de tes louanges ».

Thielicke remarqua alors : « Une vie humaine en valait la peine, je m’en rendis compte, si elle n’a aidé qu’un seul homme ou une seule femme à trouver sa voie à la source de toute vie ».

Dans son enfance et pendant ses années à l’université, Thielicke trompa la mort plusieurs fois. Et en 1944 il avait été impliqué dans un complot contre les nazis et échappa de justesse le gibet. Dans son livre de 1983, Vivre avec la mort, il résuma son expérience d’affronter la mort : « Dans la mort je m’approche avec confiance de celui qui a la vie et le jugement dans ses mains. Je n’ai pas besoin de compter sur mes œuvres bonnes ni sur mon âme immortelle. Je ne le peux pas, car les œuvres ne sont pas bonnes, et l’âme n’est pas immortelle. Je suis justifié par la grâce seule, et c’est par la grâce seule que je prends part à la résurrection (2 Cor 4:7). Je resterai dans la présence de celui qui est Alpha et Omega. Avec cette connaissance je pars pour la nuit de la mort, qui est une vraie nuit. Je sais qui m’attend le matin ».

Voilà les dernières paroles de son autobiographie : « En tant que chrétiens nous sommes certains que la durée de vie qui nous est donnée n’est que l’avènement d’une réalisation encore plus grande. La terre à laquelle nous sommes appelés est une terra incognita – une terre inconnue, voire inconcevable. Il n’y a qu’une seule voix que nous y allons reconnaître parce qu’elle nous est déjà familière ici : la voix du Bon Berger ».

Jacob parla de ce Bon Berger à la fin de sa vie à lui : « Il m’a conduit depuis que j’existe jusqu’à ce jour ». (Gen 48:15) Et David, le roi-berger, témoigna que ce même Seigneur était son Berger à lui aussi, afin qu’il n’ait besoin de rien même dans « la vallée de l’ombre de la mort ». (Ps 23) Le Bon Berger est le Seigneur dont les prophètes déclarèrent les promesses. La voix du Bon Berger vint par l’intermédiaire d’Ezéchiel : « Je chercherai la brebis qui sera perdue, je ramènerai celle qui se sera éloignée, je panserai celle qui a une patte cassée, et je fortifierai celle qui est malade ». (34:16) Et par l’intermédiaire d’Esaïe, les gens entendirent qu’ils s’étaient effectivement dévoyés : « Nous étions tous errants, pareils à des brebis ». (53:6) L’illustration était claire, car tout le monde savait que c’est ce que font des brebis – elles s’égarent. Les brebis ont besoin d’un bon berger pour les soigner ; elles sont trop idiotes pour se débrouiller toutes seules. Elles se perdent et ont besoin d’un bon berger pour aller les retrouver et ramener, même malgré elles, à la sécurité de l’enclos.

Jésus vint alors en tant que bon berger qui vient rechercher et sauver ce qui est perdu. (Luc 19:10) Il dit qu’il se met en quatre pour aller à la recherche de la brebis qui s’égare. (Matt 18:12-14) Et il se vit comme le bon berger quand il dit qu’il donne sa vie pour ses brebis. (Jean 10:11)

* * *

Le Bon Berger était dépeint dans un hymne chanté depuis la fin du 19e siècle. Cet hymne est basé sur un poème, « La brebis perdue », écrit en 1869 par Elizabeth Clephane de Melrose en Ecosse. Elle l’écrivit pour se réconforter après avoir entendu de la mort ivre de son frère – la brebis galeuse de la famille. Mais elle n’entendit jamais la musique, maintenant familière, qui correspond à ses paroles, car la musique ne fut pas ajoutée avant cinq ans après sa mort à elle.

En 1874, l’évangéliste américain, D.L. Moody, et son soliste et chef de musique, Ira D. Sankey, voyageait en train à travers l’Ecosse. Ils étaient en route pour leur prochaine réunion évangélique à Edimbourg.

Moody était absorbé par des lettres. Sankey était assis feuilletant un exemplaire du Christian Age, un journal du dimanche de Londres. Sankey tomba sur le poème de Clephane, imprimé dans le journal. Comme il le lisait, il était profondément ému. Comme l’écrivit la poétesse :

Il y en avait quatre-vingt-dix-neuf
Dans le refuge de l’enclos.
Mais l’une des brebis s’était égarée,
Loin des portails d’or.
Perdue dans les montagnes sauvages et rudes,
Loin des tendres soins du berger.

« Seigneur, tu en as ici tes quatre-vingt-dix-neuf ;
Celles-ci ne te suffisent pas ? »
Mais le Berger répondit, « ma brebis
S’est éloignée de moi ;
Et bien que le chemin soit dur et raide,
Je vais au désert la retrouver ».

Mais aucune des rachetées ne savait jamais
La profondeur des eaux traversées,
Ni l’obscurité de la nuit subie,
Avant qu’il ne retrouvât sa brebis.
Dans le désert, il l’entendit bêler,
Fragile, impotente et prête à crever.

« Seigneur, d’où sont venues ces gouttes de sang
Qui tachent le sentier de montagne ?
—Elles étaient versées pour celle qui s’était égarée
Avant que le Berger ne pût la ramener.
—Seigneur, pourquoi tes mains sont-elles si déchirées ?
—Ce soir des épines les ont transpercées ».

A travers les montagnes fendues par la foudre,
Surgissant du ravin escarpé,
Un cri joyeux parvint au portail des Cieux :
« Réjouissez-vous ! J’ai retrouvé ma brebis ! »
Et les anges répétèrent autour du trône,
« Réjouissez-vous ! Le Seigneur ramène sa brebis !
« Réjouissez-vous ! Le Seigneur ramène sa brebis ! »

Sankey essaya de montrer le poème à Moody, mais Moody y fit à peine attention et continua à lire ses lettres. Sankey arracha le poème du journal et le glissa dans sa poche.

Le lendemain après-midi, à l’Assemblée des Eglises Libres d’Edimbourg, Horatius Bonar fut le prédicateur invité. Il prêcha un sermon puissant sur – de tous les sujets possibles – « Le Bon Berger ». Le sermon de Bonar fini, Moody se tourna vers Sankey et lui demanda un dernier solo approprié. Sankey ne s’y attendait pas et ne savait pas trop quoi faire. Mais, se rappela-t-il : « Il me semblait que j’entendais une voix dire : ‘Chante l’hymne que tu as trouvé sur le train’. » Ceci ne semblait pas avoir de sens, puisque ce qu’il avait trouvé sur le train était un poème, pas un hymne. Pourtant, la voix y persista : « Chante cet hymne-là. » Ainsi, comme il le raconta : « J’ai mis le petit bout de journal sur l’orgue et élevé mon cœur en prières, demandant à Dieu de m’aider chanter de sorte que les gens pouvaient entendre et comprendre. Assis à l’orgue, j’ai joué quelques notes en La bémol et commencé à chanter ».

Lorsqu’il avait fini de chanter le poème, Moody se tourna vers lui et lui demanda : « Où avez-vous trouvé cette chanson ? — C’est ce que je vous ai montré hier, sur le train ». Moody avait l’air de ne pas comprendre. Mais, avec des larmes dans les yeux, Moody se réjouit de la vérité et la beauté de ce nouvel hymne – chanté pour la toute première fois ce jour-là, le 21 mai 1874.

Ecoutez Sankey chanter deux vers de « Les quatre-vingt-dix-neuf ». Cela provient d’un cylindre de cire enregistré il y a plus de cent ans.

Des recherches récentes en Angleterre et en Allemagne montrent que la musique stimule peut-être les défenses immunitaires. On trouve que la musique est associée à des niveaux augmentés d’un certain anticorps et aux niveaux réduits d’une hormone du stress. Bien sûr, on savait depuis toujours que la musique peut remonter le moral. Et Moody savait qu’elle peut en faire encore plus. C’est pourquoi il avait tellement insisté pour que Sankey s’unisse à lui après l’avoir entendu chanter quatre ans plus tôt. Moody lui dit : « La musique et le chant sont essentiels pour renforcer la vie spirituelle. Le chant fait au moins autant que la prédication pour imprimer la parole de Dieu sur l’esprit ». Et c’est vrai. On se rappelle davantage de théologie en chantant des hymnes que jamais en écoutant des sermons. D’ailleurs, comme Moody dit à Sankey : « Chanter aide à développer une audience – même si la prédication est ennuyeuse. Avec des chants qui touchent le cœur, les églises se rempliront à chaque fois ».

En 1870, Sankey vivait et travaillait à New Castle, en Pennsylvanie, à juste deux milles du village d’Edinburg sur les bords de la rivière Mahoning où il était né en 1840. C’est à juste 15 milles de l’endroit où je suis né, moi – 99 ans plus tard. Sankey était dirigeant du chœur dans une église méthodiste à New Castle, et aussi faisait partie du ministère du YMCA du quartier.

Lors de la convention du YMCA en 1870 à Indianapolis où il était délégué, Sankey entendit Moody prêcher pour la première fois. Bien qu’impressionné par la prédication, il n’était pas impressionné par le chant. En fait, c’était tellement faible que, comme il chantait, lui, sa belle voix barytone convainquit les gens de lui demander de diriger le chant. Et il le fit donc. Le chant s’améliora nettement.

Sankey décrivit sa première rencontre avec Moody après le service.

Alors que je m’approchais de M. Moody, il s’avança, prit ma main, et me regarda de sa façon vive et perçante comme s’il lisait dans mon âme même. Puis, il me dit brusquement, « D’où venez-vous ? — De la Pennsylvanie, répliquai-je. — Êtes-vous marié ? — Oui. — Combien d’enfants avez-vous ? — Deux. — Quel est votre métier ? — Je suis fonctionnaire. — Eh bien, vous devrez y renoncer ! » J’étais trop stupéfait pour répondre, et il poursuivit comme si la question avait déjà été décidée : « Je vous cherche depuis huit ans. Il vous faudra venir à Chicago m’aider dans mon travail ».

Moody ne se contentait jamais d’un ‘non’ comme réponse. Donc, même après que Sankey avait dit qu’il le considérerait – par politesse plus que par une intention quelconque de quitter sa famille et son travail – Moody s’y entêta. Au bout de quelques mois, Sankey finit par accepta de passer juste une semaine à Chicago avec Moody. Mais avant la fin de la semaine, Moody l’avait persuadé de devenir membre de son ministère. Ses affaires en Pennsylvanie conclues, il revint vite à Chicago.

Dimanche, le 8 octobre 1871, il était assis devant l’orgue pendant que Moody prêchait. Des bruits venant du dehors de l’église devenaient de plus en plus forts jusqu’à ce qu’on ait entendu des cris que la ville était en feu. C’était le grand feu de Chicago qui durait jusqu’à mardi, le 10 octobre, quand des centaines de gens étaient déjà morts, des milliers déplacés, et environ quatre milles carrés de bâtiments complètement détruits par le feu. C’était il y a exactement 137 ans ce soir.

Dans la terreur qui s’ensuivit, Sankey et Moody se fit séparés l’un de l’autre. Sankey donna un compte-rendu fascinant de son évasion du feu et de l’épreuve horrible durant ces plusieurs jours et nuits.

Enfin il réussit à s’échapper de la ville et prit un train pour la Pennsylvanie. Les deux hommes ne se reverraient pas avant deux mois. Mais dès lors, et année après année jusqu’à ce que Moody soit mort en 1899, ils travaillaient ensemble au service de l’évangile des deux côtés de l’Atlantique – depuis le vieux Hippodrome de New York (qui deviendrait plus tard Madison Square Garden) jusqu’au Crystal Palace and Agricultural Hall de Londres, depuis les retraites estivales à Northfield au Massachusetts jusqu’aux universités d’Oxford, de Cambridge, de Yale et de Princeton. Moody et Sankey préfiguraient les carrières évangéliques de Billy Sunday et de Homer Rodeheaver, et celles de Billy Graham et de George Beverly (‘Bev’) Shea.

Quatre mois avant la naissance de Helmut Thielicke à Barmen, Ira D. Sankey mourut à Brooklyn. Ce fut jeudi soir, le 13 août, à 1900h, juste deux semaines avant l’anniversaire de ses 68 ans. Sa vue baissait durant les cinq dernières années de sa vie. Vers la fin, il devint complètement aveugle. Il passait donc la plupart de son temps à sa maison dans la partie de Brooklyn dite Fort Greene. Il recevait là des visites de ses bons amis, y compris la poétesse Fanny Crosby, longtemps aveugle, dont les poèmes il avait mis en musique.

Sa nécrologie fit la une du New York Times : « Ira D. Sankey est décédé, une chanson sur les lèvres ». Comme le rapporta le Times : « Juste avant qu’il ne sombrât dans l’inconscience à la fin, il est rapporté que l’on l’entendit chanter, sa voix presque inaudible, un vers de son hymne préféré, pas l’un des siens, mais l’un écrit par Fanny Crosby de Brooklyn, l’auteur aveugle des hymnes :

Un jour le fil d’argent se brisera
Et je ne chanterai plus comme maintenant.
Mais oh ! Quelle joie lors de mon réveil
Dans le Palais du Roi ! »

Eh bien, nos deux frères, Helmut et Ira, ne sont plus avec nous dans ce monde-ci. Mais ils sont plus proches de Celui qui a promis de ne jamais quitter ni abandonner aucun de nous. Et alors, de même qu’ils sont avec Lui et qu’Il est avec nous, bien que ‘le fil d’argent’ puisse, en effet, être brisé, notre vie avec le Christ n’est pas brisée, ni la communion des saints non plus.

samedi 6 décembre 2008

La souffrance et le mystère

une exposition sur Job
par Roy Clements

Il y a peu de doute que beaucoup de gens trouveraient plus facile de croire en Dieu s’il n’existait pas le problème de la souffrance. Il est évident qu’il y a beaucoup de choses dans le monde qui contredisent une confiance insouciante en un Dieu omnipotent et tendre. La souffrance suscite des questions qui sont intellectuellement et émotionnellement inquiétantes.

Certaine souffrance, évidemment, est la conséquence directe de la folie humaine ou des actions criminelles : maltraitance des enfants, accidents de la circulation, bombes terroristes, accidents nucléaires – on peut soutenir que ce sont tous « de notre faute ». Mais en plus de cela, il y a énormément de souffrance qui n’est pas du tout de notre faute : tsunamis et ouragans, cancer et maladies mentales, faim et sécheresse … la liste pourrait continuer. Et même lorsque la souffrance peut être attribuée à la criminalité humaine, il est rare que les criminels en souffrent ; les personnes innocentes en sont presque toujours les victimes.

Il y a tant de choses dans notre monde qui semblent caractérisées par la douleur inutile et imméritée, ce qui pose la même question pour tout chrétien honnête : Pourquoi, mon Dieu ? Pourquoi l’as-tu laissé se produire ?

Bertrand Russell, philosophe à Cambridge au milieu du 20e siècle, a parlé pour beaucoup de gens, je suppose, dans son pamphlet « La foi d’un rationaliste » lorsqu’il a écrit :

Je peux imaginer un démon sardonique qui nous crée pour s’amuser, mais je ne peux imputer à un être sage, bienfaisant et omnipotent le poids terrible de cruauté, de souffrance et d’avilissement ironique de ce qui est le mieux qui ont terni l’histoire de l’homme.

Il n’est pas difficile de compatir à un tel scepticisme ; mais si l’on est croyant, comment donc y répondre ?

En fait, il y a deux façons dont un croyant peut répondre :

La première est de se mettre sur la défensive : de serrer le doudou d’orthodoxie théologique et de tradition religieuse, se fermant à ces questions importunes menaçant la sécurité de la foi. Une telle réponse est de battre en retraite – battre en retraite vers ce que Bertrand Russell qualifierait probablement de « suicide intellectuel » ou « foi aveugle ».

J’appellerai cette approche « faire l’autruche » – « ne faites attention à aucune preuve du contraire – croyez simplement qu’il existe un Dieu tendre et tout-puissant qui maîtrise le monde ».

L’alternative est de passer à l’offensive : d’aborder directement le problème de la souffrance et d’avoir le courage de poser ces questions difficiles, de contester ces réponses conventionnelles. Au lieu de refuser d’affronter l’incertitude, cette approche lutte contre elle.

J’appellerai cette approche « faire face à la tempête » – « si je vais croire, ce sera sans angles mort, sans zones intellectuelles interdites ; une foi qui affronte la réalité, aussi déplaisante soit-elle ».

Depuis que je suis un nouveau chrétien, il m’est important de savoir que chaque fois qu’on examine la Bible, on y est encouragé à se joindre au second camp. La Bible ne fait pas l’autruche en ce qui concerne le problème de la souffrance, bien qu’il faille admettre qu’un bon nombre de chrétiens le font.

En fait, la Bible nous présente à maintes reprises des hommes et des femmes de foi qui abordent le problème de la souffrance avec courage et franchise, sans peur de poser la question, « Mon Dieu, pourquoi ? »

Et, bien entendu, l’exemple classique en est celui de Job.

Dans les premiers chapitres, nous apprenons dans une section de prose que Job était un homme vertueux, mais pour des raisons jamais entièrement expliquées Dieu permet à Satan de le dépouiller de tous ses biens :

  • sa richesse est enlevée
  • ses enfants meurent d’un accident tragique
  • il devient lui-même la victime d’une douloureuse maladie qui le défigure
  • finalement, même sa femme se retourne contre lui – elle lui conseille : « Maudis Dieu, et meurs ! »

Nous apprenons dans ce prologue que toutes ces choses se produisent avec la permission de Dieu. C’est un élément très important dans le contexte du livre, car une certaine solution facile au problème de la souffrance qui est embrassée par un certain nombre de philosophies et de religions est le dualisme.

Le dualisme prétend qu’il existe dans le monde deux forces égales et opposées : l’une qui est bonne, l’autre mauvaise. Elles sont liées, l’une à l’autre, dans un état de tension perpétuelle de manière que toutes les bonnes choses qui arrivent soient dues à la bonne force et toute la souffrance soit due à la mauvaise force.

Cette théorie semble bien plausible. En effet, certains chrétiens l’embrassent ; ils rendent le Diable responsable de la souffrance. Mais le dualisme n’est jamais approuvé dans la Bible. Dieu est le seul souverain de l’univers. Son autorité peut être opposée par des forces malveillantes mais ne peut jamais être contrecarrée.

Quelle est donc la place du Diable ? Selon Job c’est parmi les anges – en tant qu’un être créé sans aucun pouvoir sauf celui que Dieu lui permet.

Donc, nous trouvons dans Job 1:12 que Satan doit demander à Dieu la permission de dépouiller Job de ses biens ; et quand cela ne marche pas, il doit revenir dans le chapitre 2 demander un deuxième mandat. Du début jusqu’à la fin, la situation de Job n’est jamais hors du contrôle de Dieu – voilà la présupposition du livre. Ce qui arrive à Job est donc, dans un sens très réel, « la volonté de Dieu ». Job le reconnaît lui-même :

  • sur la perte de ses enfants : « le Seigneur a donné et le Seigneur a repris » (1:20)
  • en réponse à sa femme hargneuse : « tu parles comme une folle – nous recevrons de Dieu le bien, et pas aussi le mal ? »

Le dualisme ne suffit donc pas. On ne peut pas protéger Dieu de l’embarras du problème de la souffrance par rejeter toute la responsabilité sur le Diable, parce que le Diable (comme Pilate) « n’aurait aucun pouvoir, s’il ne lui avait pas été donné d’en haut ».

Sans doute cela aggrave le problème intellectuel de la souffrance, mais parallèlement, c’est une fondation totalement nécessaire pour être réconforté ou rassuré en temps de souffrance. Quand on essaie d’aider ceux qui vivent une tragédie, on trouve à maintes reprises que c’est seulement la conviction qu’en fin de compte Dieu maîtrise la situation et fait tout dans un but (même si l’on n’en sait rien) qui délivre du désespoir total. Appelez-le de la résignation, voire du fatalisme (quoique je conteste ce mot-là) – nous ne sommes pas abandonnés à notre sort dans un monde incertain où, pour autant que nous sachions, le mal pourrait triompher à la fin de la journée ! Non, Dieu est souverain et contrôle tout, y compris la souffrance humaine. Cette conviction est au centre de ce que la Bible veut dire par la foi.

Et c’est cette conviction qui nous amène à ces deux réponses alternatives au problème de la souffrance. Nous pouvons « faire l’autruche » et faire comme si nous le voyions pas, ou bien nous pouvons « faire face à la tempête » et l’affronter avec courage.

Dans Job c’est la seconde réponse qui est confirmée, bien que l’autre point de vue soit présenté, ne serait-ce que pour être rejetée. Car l’approche de « faire l’autruche » est l’école de pensée caractéristique des trois amis de Job.

Ils sont présentés dans 2:11 : Éliphaz, Bildad et Tsophar. Ces trois sont des exemples classiques de ceux qui « font l’autruche ». Ils sont scrupuleusement corrects d’un point de vue théologique, sûrs qu’ils représentent l’establishment religieux de leur époque, mais ils ferment les yeux et les oreilles sur quoi que ce soit qui ne s’adapte pas à ce cadre doctrinal rigide.

Je crois que nous puissions nous laisser être un peu cynique au sujet de leur but prétendu (2:11) « d’aller plaindre et consoler Job ». Avec de tels amis, il n’avait sûrement pas besoin d’ennemis ! Car, bien entendu, au bout du compte ils ne compatissent pas du tout à sa douleur – ils insistent qu’il a dû provoquer d’une façon ou d’une autre ses propres souffrances.

Je ne crois pas que l’auteur ait l’intention que nous concluions que leurs motifs manquent de sincérité. Éliphaz fait preuve d’une douceur exemplaire dans ses premiers lignes (chapitre 4). Dit-il : « On attendait mieux de votre part, mon vieux. Pensez à tous les bons conseils que vous avez autrefois offerts aux autres. Il est temps maintenant de tenir compte de vos propres conseils ».

Mais le problème est que la position théologique de Job sur la souffrance a changé par suite de son expérience personnelle. Alors que la discussion s’avance, les amis découvrent qu’il est furieux et ressent de l’amertume à propos de ses circonstances. Il n’est pas disposé à accepter leur analyse de ses problèmes et critique de plus en plus durement leurs soi-disant solutions. En conséquence, les amis deviennent de plus en plus intolérants et hostiles envers lui – la sympathie et la consolation cèdent à des reproches et à des réprimandes.

Le livre est construit autour de trois cycles de discours ; chaque ami donne à Job le bénéfice de son conseil et Job y répond.

  • Éliphaz, découvrons-nous, a du mystique en lui. Il attribue sa sagesse à un rêve étrange.
  • Bildad, c’est tout à fait un traditionaliste. Il fait appel aux « pères de l’église » pour étayer ses opinions.
  • Tsophar est le piétiste simpliste. Il jaillit tout le temps des clichés super spirituels et les considèrent comme la sagesse.

Quel que soit le fondement pour leurs opinions, les trois « consolateurs » sont cependant unis dans l’analyse théologique de souffrance qu’ils offrent à Job.

Éliphaz la précise succinctement dans son premier discours :

« ceux qui labourent l’iniquité et qui sèment l’injustice en moissonnent les fruits » 4:8

La souffrance, autrement dit, est une forme de rétribution. Elle résulte du péché. Si l’on souffre, c’est parce qu’on est malfaisant. Les innocents ne souffrent pas, seulement les pécheurs. De même que le labour et l’ensemencement précèdent la récolte, de même, le péché est le précurseur inévitable de la souffrance. Chacun des trois amis réitère cette doctrine centrale. La rétribution est une réaction automatique divine à n’importe quoi méchant, une loi mécanique de la cause et l’effet comme la loi de gravité, que rien ne peut contredire.

Mais voilà le problème – Job la contredit effectivement. Job est une anomalie ne correspondant pas à leur loi scientifique de rétribution. C’est un pilier de la respectabilité morale, néanmoins, sa propriété a été ravagée, sa famille tuée, sa santé ruinée. Comment les trois amis sont-ils censés concilier ce poisson hors de l’eau avec leurs idées préconçues ?

Leur réponse est de faire l’autruche. Ils ferment les yeux sur l’innocence évidente de Job et insistent qu’il doit y avoir une explication à sa souffrance qui est compatible avec leur théorie.

Bildad suggère que les enfants de Job doivent avoir commis un péché, ce qui n’explique évidemment pas la maladie de Job.

Éliphaz constate que tous ont péché, ce qui passe à côté de la question, puisque Job ne prétend jamais être totalement sans péché – il affirme simplement que sa souffrance est complètement hors de proportion avec un quelconque péché mineur qu’il a peut-être commis, comme n’importe quel autre homme.

Mais la seule chose qu’aucun des « consolateurs » ne fera est de renoncer à leur théorie de la rétribution. Ils préféreraient contredire tout ce qu’ils savent de leur voisin et croire qu’il s’adonne à quelque sorte de vice en secret. Donc, avec cruauté croissante, ils sont obligés de l’accuser dans cet esprit.

Dans le chapitre 22 Éliphaz suggère que Job a dû obtenir sa richesse de façon injuste, en exploitant les faibles et en négligeant les pauvres. Ils suggèrent même que lorsqu’il proteste de son innocence, il aggrave son péché par refuser de l’admettre. Il ne peut rien dire qui les fera s’éloigner de cette position intransigeante : il est sans doute pécheur, car seuls les pécheurs souffrent.

Cependant, Job ne les laissera pas le persuader de faire des confessions fausses à la suite de leurs harcèlements. Il ne s’allongera pas sur leur lit de Procruste, c.-à-d., il ne se conformera pas à leur théorie de la rétribution divine. Peut-être feront-ils l’autruche, eux – mais pas lui ! Comme il l’exprime :

Bien loin de vous donner raison, jusqu’à mon dernier souffle, je maintiendrai mon innocence. Je tiens à ma justice et ne lâche pas; ma conscience ne me reproche aucun de mes jours. (27:5-6)

Autrement dit, je ne développerai pas artificiellement une mauvaise conscience simplement pour satisfaire vos théories de la souffrance. Je suis une bonne personne qui ne mérite pas ce traitement-là. C’est un fait et je refuse de le dénier.

Ici, Job me fait penser à Galileo, l’astronome pionnier qui était le premier à voir les lunes du Jupiter à travers une longue-vue primitive. Suggérer à cette époque-là que les corps célestes tournent l’une autour de l’autre aurait été considéré comme une hérésie, donc Galileo a invité les professeurs de l’université de Padua à venir voir pour eux-mêmes. Mais, fait significatif, ils ont refusé. Ils savaient déjà ce qu’ils croyaient et Galileo ne pouvait rien leur montrer à travers sa longue-vue qui pût les faire changer d’avis. Finalement, l’Inquisition a même tourmenté Galileo et l’a forcé à abjurer sa nouvelle théorie géocentrique du système solaire. C’était un exemple classique de la constatation scientifique des faits se heurtant au préjugé théologique né des théories erronées. Et on voit ici chez les trois amis le même type d’adhésion obscurantiste à des idées préconçues. Job doit être pécheur, argumentent-ils. Ils ne regarderont pas les faits d’aucun autre point de vue. Faire ainsi menacerait trop leur position. Ils préféreraient faire l’autruche.

Si je peux m’écarter un peu du sujet – je ne peux pas résister à l’observation que tout cela présente une certaine similarité avec les protestations actuelles au sein de l’Église sur la question gay. Encore une fois il y a une position traditionnelle sur l’homosexualité, à savoir, qu’elle est toujours et invariablement immorale. Tout homosexuel, par définition, doit donc être moralement corrompu et maudit par Dieu. Voilà la théorie. Quelque souvent que les traditionalistes soient affrontés à des gays chrétiens témoignant d’une sensibilité spirituelle, cette théorie ne peut pas être abandonnée. Ces homos-là doivent secrètement s’adonner au vice sur une échelle massive, argumentent-ils. Les trois amis préférerait faire l’autruche sur cette question plutôt que considérer l’alternative pénible que leur perspective théologique sur ce point pourrait être erronée à certains égards.

Ceux d’entre nous qui sont chrétiens et gay se trouvent dans bien des cas marginalisés voire ostracisés au sein de l’Église pour la même raison que Job. Nous sommes en contradiction avec leur théorie. Nous ne nous flagellerons pas avec des confessions artificielles ni avec des remords forcés. Nous n’allons pas faire l’autruche ni dénier notre orientation sexuelle. Non, nous faisons face à la tempête – bien que, comme dans le cas de Job, cela implique de subir l’intolérance et l’hostilité de ceux autrefois considérés comme des amis.

Bon, si Job a un conseil à nous donner, c’est le suivant : n’ayez pas peur de regarder Dieu droit dans les yeux au sujet de votre orientation sexuelle. Dites-lui exactement ce que vous pensez, comme l’a fait Job, peut-être avec une franchise qui était parfois imprudente.

« Je ne retiendrai plus mes plaintes – fais-moi savoir ce que tu me reproches » (10:1-3)

Comme nous avons vu, deux propositions sont au centre des arguments des trois amis :

  • Tous les méchants souffrent.
  • Tous ceux qui souffrent sont méchants.

Alors, comme le dit Job, les deux sont fausses.

« Tous les méchants souffrent » ? Au contraire – les méchants prospèrent (21:7-34). Il ne serait pas difficile de trouver des exemples contemporains qui confirment la prétention de Job : voleurs de banque qui vivent dans le luxe, dictateurs qui meurent dans leurs lits, assassins d’enfant qui échappent à la capture. C’est un monde injuste, et seul un romantique rêveur pourrait suggérer autre chose.

« Tous ceux qui souffrent sont méchants » ? Au contraire, comme le dit Job, je souffre en innocence, une contradiction vivante de votre théorie. Dans le chapitre 31, la consommation de sa série de discours, il fait une déclaration sous serment affirmant son innocence. Il fait la liste de toutes les accusations qui, d’après ses amis, avaient causé ses souffrances, et leur plaide « non coupable ». Affrontez la réalité est le défi qu’il leur lance : « je souffre en innocence alors que des milliers des méchants vivent dans la prospérité. Votre théorie de la rétribution ne fait que vous amener à lancer de fausses accusations contre moi ».

« Vous inventez des mensonges ». (13:4)

Autrefois j’aurais pu parler comme vous – j’aurais pu faire de pareils discours impressionnants, mais quelque chose m’est arrivé depuis qui, comme la constatation de Galileo des lunes du Jupiter, a mis des bâtons dans les roues de ces théories théologiques que nous avions en commun autrefois.

Vous affirmez que Dieu est souverain – bon, d’après mon expérience il est arbitraire et despotique.

Vous affirmez que Dieu est sage – bon, d’après mon expérience il est tout à fait impénétrable et irraisonné.

Vous affirmez que Dieu est juste – bon, d’après mon expérience ce n’est pas tant qu’il est, par définition, complètement irréprochable – en ce qui le concerne, l’idée entière d’un procès équitable est hors de question, car il est à la fois juge, jury et procureur.Il rédige le livre de loi et l’exécute. Il n’y a aucune séparation des pouvoirs dans sa Charte des droits. Ses arguments ne peuvent être contredits, ses verdicts incontournables, ses jugements irrésistibles. Quoi qu’il fasse, il n’est responsable devant personne en dehors de lui-même.

Alors, soyons réalistes : Dieu peut tout faire impunément ! Et dans mon cas, il l’a fait ! Comment se fier à un tel Dieu ? Au contraire, devant lui, je suis terrifié ! (23:13-16)

Or, on aurait pu penser, vu que la confiance de Job en la bonté et en la fiabilité de Dieu était tellement sapée, que, comme Russell, il aurait complètement abandonné la communauté de foi pour devenir un athée.

Un « démon sardonique » est ce que Russell a appelé Dieu, et Job suggère quelque chose d’approchant dans 10:3 :

« Te paraît-il bien de maltraiter, de repousser l’ouvrage de tes mains, et de faire briller ta faveur sur le conseil des méchants? »

Le sarcasme y est plein d’amertume. Tout de même, chose inattendue, bien que les plaintes de Job soient précisées avec beaucoup de franchise et soient parfois tellement outrancières qu’elles frisent le blasphème, il n’abandonne jamais Dieu. En dépit de toutes ses affinités avec Russell, il ne devient jamais incroyant. C’est tout à fait un homme de foi, mais un homme de foi qui ne fera pas l’autruche, qui insiste pour faire face à la tempête.

Cela rappelle les vers de Tennyson dans In Memoriam :

« Il y a plus de foi dans un doute honnête que dans la moitié des dogmes »

Voyez-vous, correctement compris, cette lutte spirituelle que nous observez dans Job fait preuve, non de la faiblesse de sa prise sur Dieu, mais de sa ténacité et sa résistance étonnantes. Ses amis se satisfont de la théorie, contents de Dieu comme « abstraction intellectuelle ». Ils croient en Dieu dans la même façon dont un scientifique croit en la loi de gravité : Dieu était « une explication » qui les permettait de voir de la logique et de l’ordre dans des phénomènes constatés.

Mais pour Job qui souffrait, cela ne suffisait plus. Peut-être avait-il été autrefois content de Dieu comme théorie, mais maintenant son engagement existentiel avec la douleur l’avait amené à désirer quelque chose de beaucoup plus profond. Job a envie d’une relation personnelle avec Dieu. Il croit que c’est seulement dans le contexte d’une telle rencontre que ses questions tourmentées puissent être résolues.

A maintes reprises, donc, nous l’observons en train de chercher ce type de relation. Nous le découvrons en train de prier, par exemple – des prières fâchées et amères, c’est vrai, mais des prières tout de même. Et nous ne voyons jamais les trois amis s’engager dans la prière. Car celui qui prie va bien au-delà de la réflexion théologique théorique et demande une audience concrète avec Dieu.

Et hors du creuset brûlant de ces prières, de temps en temps nous voyons en émerger une soudaine lueur d’assurance :

Dans 13:15, par exemple : « Bien qu’il me tue, néanmoins je me confierai en lui »

Job constate correctement que le simple fait qu’il a envie de parler avec Dieu témoigne de sa vertu essentielle. L’homme dont la conscience est troublée s’éloigne de Dieu autant que possible. Quand même, il désire vivement avoir des rapports avec Dieu. C’est ce désir ardent qui distingue Job de ses trois amis plus que toute autre chose et qui le soutient sous l’assaut impitoyable de leurs conseils cruels et hors de propos.

Ce n’est nulle part exprimé de façon plus émouvante que dans 23:3-10 :

« Oh ! si je savais où le trouver »

Voilà le Croyant, peut-être enfermé dans le château d’Incertitude et peut-être aveuglé par le vent d’Adversité une bonne partie du temps, néanmoins, de temps en temps, il parvient à entrouvrir ses paupières pour voir le soleil.

En effet, une fois, par cette fenêtre transitoire de révélation, il entrapercevoit quelque chose que très peu de gens dans l’Ancien Testament ont jamais vu – l’espoir de la vie au-delà de la mort, et quelqu’un qui plaiderait efficacement sa cause à la droite de Dieu, non dans cette vie, mais dans le monde à venir :

Car je sais que mon rédempteur est vivant, et qu’au dernier jour il se tiendra debout sur la terre. Et bien qu’après cette peau, des vers détruiront ce corps, toutefois en ma chair je verrai Dieu. Lequel je verrai pour moi-même; et mes yeux le contempleront, et non un autre ; encore que mes reins se consument en moi. (19:25-27)

De tels aperçus inspirés coupent le souffle à Job. Il sait que Dieu est insaisissable ; pour que Job le rencontre, Dieu doit donc se révéler. Job ne peut pas le trouver par ses propres efforts, car quelle que soit la direction qu’il choisit pour son voyage, il ne peut jamais découvrir le chemin de la demeure de Dieu. Mais, quelque insaisissable que soit Dieu, Job n’est plus satisfait du substitut des théories sur Dieu faites par l’homme. Seule une rencontre personnelle lui suffira maintenant.

Et, au point culminant du livre, c’est exactement ce que Dieu lui accorde :

38:1 « Alors le Seigneur répondit à Job du cœur de la tempête … »

Il est rapporté que Martin Luther a réprimandé Erasmus, l’érudit humaniste, ainsi : « vos pensées de Dieu sont trop humaines ». Un reproche semblable est au cœur de ces derniers chapitres. Une partie du problème de Job semble avoir été que, comme Erasmus, il avait été trop influencé par les rationalistes. Ces derniers s’étaient attendus à ce que la façon dont l’esprit de Dieu fonctionne serait intelligible pour l’esprit humain – comme la loi de gravité, les voies de la justice divine pouvaient être dénouées par l’esprit humain. Et Job accepte fondamentalement cette présupposition. C’est pour cette raison qu’il veut plaider sa cause avec Dieu comme un avocat – il s’attend à des explications rationnelles à ce qui se passe.

Mais ce qu’il trouve est qu’une telle interprétation de la souffrance n’est pas possible, et l’impossibilité engendre une dissonance cognitive tortueuse dans son esprit qui est à la base de toute sa confusion et de toute sa turbulence émotionnelle.

Cependant, l’ironie est que même s’il était possible d’expliquer la souffrance dans quelque cadre théologique rationnel, cette explication ne satisferait vraiment pas le besoin réel de nos cœurs. On serait tenté de l’appeler « une piètre consolation », car ce que Job découvrit par ses expériences dans le creuset de la souffrance est que les théories sur Dieu ne suffisent pas. Il désire vivement Dieu lui-même – l’expérience ressentie de Dieu en personne – quelque chose de plus profond que la simple philosophie de Dieu. Il aspire, non à lire dans les pensées de Dieu, mais à toucher son cœur !

Et dans ce chapitre 38 culminant, Dieu offre justement une telle rencontre. Il n’essaie pas de dénier l’innocence protestée par Job ; mais il ne cède pas non plus aux demandes de Job pour quelque sorte d’audition légale de son affaire. Il ne présente aucune compte rationnel de la souffrance de Job, aucune justification morale. Au lieu de cela, il noie simplement pauvre Job dans un déluge de questions rhétoriques et de défis ironiques.

« Tu as des questions ? Bon, j’ai également des questions pour toi : explique l’univers en moins de 500 mots avec des exemples » (38:4)

« Job comprend-il les forces fondamentales de l’univers ? demande-t-il. Peut-il l’emporter sur Stephen Hawking et dénouer le mystère de la création ? A-t-il voyagé aux coins du monde les plus reculés ? Peut-il maîtriser le climat ? Peut-il ranger les constellations célestes ? Surveille-t-il les animaux sauvages ? Peut-il dompter l’hippopotame puissant ou apprivoiser le crocodile féroce ? »

Le torrent de questions sans réponse possible s’éternise. Le poème entier est une grande exposition sur la merveille du monde de Dieu –employant une large variété d’illustrations, depuis la cosmologie jusqu’à la zoologie.

Quel est l’objectif de Dieu ? Essaie-t-il de rassurer Job qu’après tout, il y a un ordre rationnel dans l’univers ? Suggère-t-il qu’il y a un cadre de logique scientifique qui peut totalement expliquer tous les phénomènes et toute l’expérience de façon tout à fait satisfaisante à l’esprit humain ?

Non, bien au contraire, si l’on l’examine de près on découvre que justement ces aspects de la création témoignant de l’incompréhensibilité du monde de Dieu sont sélectionnés, aspects sans aucune pertinence par rapport à un quelconque but ultime que Dieu puisse avoir :

  • Pourquoi Dieu se soucierait-il des animaux sauvages – à quoi servent-ils ?
  • Quel est son intérêt dans les étoiles lointaines – pourquoi les créer ?
  • Pourquoi donc fabriquer un oiseau coureur aussi excentrique que l’autruche ?

Il y a tant dans la création qui semble aussi dénuée de sens que la souffrance de Job lui semble. Est-ce que cela veut dire qu’il n’y a aucune sagesse dans la création – ni aucun but ultime ? Évidemment que non – mais cela veut bien dire qu’en ce qui nous concerne – les êtres humains – c’est une sagesse impénétrable – un plan caché – un but secret.

C’est peut-être pourquoi Dieu lui répond du cœur de la tempête : un phénomène naturel de ce qui est l’antithèse exacte d’un système mathématique ordonné. La tempête représente l’anéantissement et l’imprévisibilité, et c’est hors du cœur de ce cyclone de chaos irrationnel que parle Dieu (38:40) :

Si tu crois avoir le droit de tout comprendre, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout ? Revêts-toi d’omnipotence divine et gouverne l’univers toi-même ! Mais oui, je voudrais bien un jour de repos ! Prends les rênes un moment ! Si tu arriveras à faire cela j’admettrai volontiers que je t’ai sous-estimé. Une intelligence telle que la tienne aurait certainement dû être fournie d’une explication complète pour mes actes. Comment aurais-je pu être tellement négligent que j’ai laissé quelqu’un aussi sage que toi dans l’ignorance ! Mais alors, si tu pouvais gouverner le monde de cette manière, tu n’aurais besoin ni de mon soutien ni de mes explications, n’est-ce pas ? Car tu serais Dieu toi-même – ton propre créateur, ton propre libérateur. Tu « t’habillerais de splendeur et de gloire » – tu pourrais te sauver toi-même !

Dans les années 1930, George Bernard Shaw a écrit une apologie mordante de l’athéisme intitulée « Les aventures d’une jeune fille noire à la recherche de Dieu » (The Adventures of a Black Girl in Search of God). Dans un certain chapitre, il ridiculise Dieu, le qualifiant d’un « mauvais débatteur » qui essaie de s’empêcher d’échouer en employant deux ruses d’avocat anciennes :

  • « Quand vous manquez d’un argument, insultez l’opposition »
  • « Quand votre argument est faible, criez encore plus fort »

Job a demandé une explication au problème de la souffrance innocente : comment un Dieu juste peut-il la permettre ? Ce n’est pas de réponse valable, insiste Shaw, de se moquer de lui parce qu’il ne peut pas attraper un crocodile ! Ce n’est pas de réponse – c’est qu’un ricanement dédaigneux.

Il est facile de compatir à l’insatisfaction de Shaw. Pourtant, ironiquement, je soupçonne que la réaction de Shaw à ces derniers chapitres explique en grande partie pourquoi il était incroyant et n’aurait jamais pu être heureux au paradis.

Voyez-vous, comme Job, Shaw avait été éduqué dans un climat intellectuel qui était trop influencé par le rationalisme. Il voulait, lui aussi, que l’univers soit totalement explicable par l’homme. Tout recours au mystère était une échappatoire anti-intellectuelle et anti-scientifique.

Et tant que nous, comme Shaw, insisterons que Dieu nous doit une explication rationnelle de la manière dont il fait fonctionner son univers avant que nous soyons prêts à daigner croire en lui, la foi nous éludera toujours. Car un Dieu qui peut complètement s’expliquer à l’homme est, comme l’a dit Luther, « un Dieu trop humain ». Et un « Dieu humain » est en fin de compte un Dieu superflu. Qui aurait besoin d’un Dieu qu’on pouvait tout à fait comprendre ? On peut être son propre Dieu si on est aussi ingénieux que ça !

Bien sûr, Dieu de la Bible s’adresse à notre raison. En effet il nous donne un aperçu intellectuel des mystères de son esprit. Il a inspiré les prophètes à cette fin précise. Et à cause de cette révélation de l’esprit divin, nous pouvons oser prétendre comprendre quelque chose de Dieu. Nous pouvons même prétendre être « théologiens » – ceux qui étudient la science de la connaissance de Dieu. Mais si nous croyons que cela signifie que Dieu nous donna ou nous doit une explication totale à tout ce qui arrive, alors, ce n’est pas simplement que nous nous trompons, c’est que nous sommes affreusement orgueilleux : notre arrogance rationaliste nous amena à croire, comme Job, que nous puissions mettre Dieu au banc des accusés – quand, à vrai dire, c’est là notre place à nous – toujours et chaque fois.

Car nous sommes des créatures : il est notre Créateur. Cette asymétrie fondamentale met une limite à notre compétence théologique. Nous devons nous attendre à ce que nos théories vont parfois s’effondrer, et ce qui nous restera sera le choix entre l’incroyance ou le recours au mystère. Si ce n’était pas le cas, Dieu ne serait pas Dieu.

A ce moment-là, ce n’est pas notre intelligence qui est mise à l’épreuve, c’est notre humilité.

Job avait besoin d’être amené à une vue de lui-même plus humble, et de se rendre compte des limitations de sa propre compréhension et importance. A ce propos, remarquez la manière dont il parle dans le dernier chapitre (42:1-6). S’il y a un but révélé derrière sa souffrance dans ce livre, il se peut que ce soit là où on doit le chercher : dans ces mots « C’est pourquoi je me condamne et je me repens sur la poussière et sur la cendre ».

Avez-vous jamais dit de tels mots ?

Est-ce que vous, avec Job, avez jamais ressenti la majesté ineffablement merveilleuse de Dieu – une majesté qui nous lance aussitôt dans un sentiment humiliant de notre propre insignifiance, mais quand même, nous appelle simultanément par une extase interne mystérieuse à la communion personnelle ?

Job avoue qu’il avait théoriquement connu Dieu (« mon oreille avait entendu parler de toi ») ; mais la théorie n’avait pas suffi – non à l’heure de sa souffrance et de son deuil.

Vous constaterez la même chose. Il se peut que vous soyez né au sein d’une culture chrétienne, éduqué dans une école chrétienne, baptisé dans une église chrétienne, formé dans une université biblique évangélique – mais toute l’expérience religieuse et toute la connaissance théologique du monde ne signifieront rien pour vous si Dieu vous entraîne dans des circonstances contredisant les théories traditionnelles enseignées par la communauté chrétienne. En fait, notre expérience chrétienne devient une pierre d’achoppement dans de telles circonstances. Car, dans notre orgueil, celle-là nous fait penser que nous avons un droit à des explications – notre théologie devrait pouvoir se débrouiller ! Non, elle ne peut jamais surmonter le mystère profond de la souffrance :

« J’ai parlé d’un sujet trop ardu, je n’y comprenais rien et ne le savais pas ».

Il y a un million de choses que nous ne comprenons pas – plus la science découvre de nouvelles explications, plus elle pose de nouvelles questions. Et parmi ces questions insondables, cachée dans l’abîme des conseils éternels de Dieu, se trouve l’explication ultime au problème de la souffrance innocente.

(Je vous suggère que le but divin de l’orientation homosexuelle soit également caché dans ces conseils-là.)

Mais pour l’instant, de telles explications ne nous sont pas connaissables. Les chrétiens qui insistent qu’ils connaissent les explications ont tort. Et ils sont de mauvais conseillers parce que, comme les trois amis de Job, ils finissent par accuser à tort les innocentes afin de faire leurs fausses théories sembler valables.

Nous n’avons pas besoin d’être intimidés par eux. Car notre expérience anormale est en fait un privilège ; si nous y répondons correctement, elle peut nous amener à une entièrement nouvelle dimension de compréhension spirituelle.

Quand la douleur tourmente notre corps, quand les fantasmes qui ne sont pas bienvenus envahissent notre sommeil, lorsque des amis s’unissent pour nous condamner, lorsque la mort plane sur notre – alors, ce n’est pas un manuel de théologie que nous avons besoin de lire ; ce n’est même pas ce discours que nous avons besoin d’écouter !

Seule une rencontre personnelle avec le Dieu vivant suffira dans une telle situation : une rencontre qui va au-delà des théories intellectuelles de seconde main et parvient à l’expérience de première main de nos cœurs :

« Jusqu’à présent j’avais seulement entendu parler de toi. Mais maintenant, mes yeux t’ont vu. »

Il se peut que certains d’entre vous connaissent bien la poésie étrange et évocatrice de Gerard Manley Hopkins, le jésuite victorien. Sa poème majestueuse, Le naufrage du Deutschland, a été écrite à la suite d’une tempête en mer qui a coûté de nombreuses vies, y compris un groupe de religieuses. La nouvelle de leur mort a nettement horrifié Hopkins. Dans sa poème il se projette lui-même de façon imaginative dans la position d’une personne sur le pont du navire endommagé alors qu’ils font face à l’éventualité de la noyade imminente. Et à travers l’obscurité de cette anticipation terrifiante, il aperçoit, comme Job, non un tourbillon de chaos dénué de sens, mais le visage de majesté infinie :

Toi qui me domptes, Dieu
Qui donnes le souffle et le pain
Grève du monde, ondulation de la mer
Seigneur des vivants et des morts
Mes os et mes veines as-tu liés
Ma chair fixée
Et après qu’elle, apeurée, a presque défait ton œuvre.
Et me touches-tu à nouveau ?
Encore je sens ton doigt
Et te trouve.

En ces vers forts, Hopkins avoue qu’en fin de compte, comme Job, il n’a pas d’explications. Au lieu de cela, il a découvert à quel point il est impertinent de croire avoir le droit de demander des explications. Comme Luther, il s’est humblement rendu compte de l’absurdité de croire en un « Dieu trop humain ».

Naturellement, la raison humaniste n’acceptera jamais cela. Dans son arrogance elle est trop prométhéenne pour se mépriser et pour repentir sur la poussière et sur la cendre. Voilà pourquoi c’est idolâtre. Voilà pourquoi Dieu doit la juger.

Mais croyez-moi. Non – croyez Job. La seule façon dont l’âme souffrante puisse trouver de la paix – le seul endroit où des créatures de la poussière telles que nous puissent s’attendre à trouver Dieu – est dans l’humilité.

Peut-être que vous trouverez cette expérience dans votre tempête privée comme l’a fait Job. Ou bien peut-être que vous la trouverez, comme l’ont fait certains d’entre nous, au pied de la croix. Notre foi chrétienne, basée sur le Nouveau Testament, et la foi de Job, basée sur l’Ancien Testament, mettent l’accent sur des points différents. Je crois que Job avait envie de découvrir l’autre point de vue, et il se peut qu’il l’ait entraperçu de temps en temps avec pénétration prophétique. Notre foi centre sur la souffrance. Nous révérons un homme au supplice, pendu à une croix – un homme vertueux dont l’innocence était plus dignement révolté par le caractère immérité de sa souffrance que Job aurait jamais pu être. Un homme qui a terriblement souffert – encore plus terriblement que Job – jusqu’à la mort. Et qui a crié pendant ses derniers moments, comme Job, « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Il est étrange que nous considérions cela comme le centre de notre foi – car n’avons-nous sûrement pas argumenté qu’une telle vision devrait être au-dessus de toute chose qui contredit la foi ?

Mais non – voilà le dernier paradoxe, où le cœur découvre ses raisons que la raison ne peut pas connaître.

Au pied de la croix :

  • nous trouvons le visage humain de Dieu que Job a tellement voulu voir
  • nous découvrons l’espoir au-delà de la mort que Job a tellement voulu posséder

C’est là où, plus choquant et quand même plus réconfortant que tout autre mystère divin, nous trouvons un Dieu qui souffre avec nous – mais non, encore mieux, un Dieu qui souffre pour nous.

Nous faisons comme si c’étaient des explications que nous cherchons, mais ce n’est vraiment pas le cas, pas au moment critique. C’est l’assurance que Dieu est à nous – que nous appartenons à lui et lui à nous – que nous avons vraiment envie de posséder. Car après avoir reçu cela, nous pouvons endurer tout.

Voilà le miracle que nous voulons – et au pied de la croix, c’est le miracle que nous obtenons.

© Roy Clements. Tous droits réservés.