mercredi 19 novembre 2008

L'amour-alliance

Roy Clements a donné ce discours à la conférence d’Evangelicals Concerned (région orientale) en juin 2002 – c’était originairement tiré de son livre People who changed history (Les gens qui ont changé l’histoire)

Peu de cultures ont employé le mot « amour » plus librement que la nôtre. Pourtant, énormément de gens de nos jours trouvent difficilement la sorte de relation interpersonnelle profonde qu’ils veulent vraiment. C’est vrai tant pour les hétéros que pour les homos. Quelle que soit votre orientation sexuelle, de nos jours, l’amour s’avère bien trop souvent difficile à trouver, et le sexe frivole prend sa place.

Dans son livre The Art of Loving (L’art d’aimer), Eric Fromm attribue toute la responsabilité à notre système économique. C’est le capitalisme, dit-il, qui a rendu impossible l’amour réel en cultivant l’intérêt personnel. Les gens ne s’aiment plus vraiment. Ils se servent les uns des autres pour satisfaire leurs besoins individuels. C’est un genre de contrat commercial. De même qu’un propriétaire d’une auto se sert d’un mécanicien pour la réparer, les gens se servent les uns des autres.

D’autres sociologues ont attiré l’attention sur le rôle des médias dans l’érotisation de société. Il y a quarante ans, la parution de Lady Chatterley’s Lover de D. H. Lawrence en Grande Bretagne était suffisamment scandaleuse pour mériter une action en justice sous l’Obscene Publications Act (loi des publications indécentes). Maintenant nous avons la pornographie, parfois à peine déguisée en des vidéos d’éducation sexuelle, en vente dans les supermarchés de High Street. Et les annonceurs semblent incapables de présenter même un produit aussi prosaïque qu’une barre de chocolat sans la transformer en un objet de fantasme phallique. Ce déferlement d’érotisme a voulu dire que les espérances pour les prouesses sexuelles de son partenaire, et pour l’extase sexuel personnel, ont monté à des sphères vertigineuses. En fait, je soupçonne que le niveau général de stimulation sexuelle dans la société contemporaine a atteint une hauteur non vue depuis l’époque de l’Empire romain. Dans un tel monde il n’est pas surprenant que la distinction entre l’amour et le sexe s’estompe.

Alors, le capitalisme est-il est responsable de la prolifération de relations superficielles ? Ou les coupables sont-ils les médias fous de sexe ? Une étude récente qui a éclairé la question suggère que la réponse est peut-être encore plus fondamentale. Paru dans les années 1980, il s’agit d’un livre intitulé The Habits of the Heart (Les habitudes du cœur). Produit d’un petit groupe de sociologues à l’université de Californie à Berkeley, il avait pour but d’analyser la tension entre la liberté individuelle et l’engagement social.

L’une de ses conclusions les plus significatives concernait les attitudes envers les sentiments. Les auteurs ont découvert que les gens pouvaient être répartis en deux groupes en ce qui concerne les sentiments. Le premier groupe comprend ceux avec des idées à ce sujet qualifiées de « traditionnelles ». Ceux-ci étaient d’avis que les sentiments doivent toujours être subordonnés au devoir. Ils ont donc attaché une grande importance à des vertus telles que la maîtrise de soi, l’abnégation, l’autodiscipline et la sacrifice de soi. Les traditionalistes de ce genre considéraient l’amour comme un engagement de la volonté à honorer, que ses sentiments à ce sujet soient bons ou mauvais.

Mais les recherches ont montré que cette mentalité était en train d’être rapidement remplacée dans la société moderne par quelque chose de différent ; les chercheurs l’ont appelé l’attitude « thérapeutique ». D’après cette vue, les sentiments ont la priorité sur tout le reste. Les vertus importantes ne sont pas celles qui restreignent l’expression du soi, mais celles qui la libèrent. Non la maitrise de soi, ni l’abnégation, ni l’autodiscipline, ni la sacrifice de soi, mais plutôt l’épanouissement personnel, la réalisation de soi, l’approbation de soi, l’accomplissement de soi – ceux-ci étaient les mots à la mode de la nouvelle attitude thérapeutique. Cela a beaucoup influencé les idées sur l’amour. L’idéal thérapeutique d’amour est le partage spontané de sentiments entre des individus ; l’engagement à long terme n’y figure pas du tout, nécessairement. Au contraire, selon cette attitude, si mon partenaire ne pourvoit pas à mes besoins émotionnels, j’ai le droit de rompre la relation.

Or, je ne veux pas être incompris. Je crois qu’on peut dire beaucoup en faveur de cette nouvelle attitude thérapeutique ; car il y a beaucoup de gens qui sont opprimés par des sentiments de devoir déplacés. L’attitude thérapeutique leur rend un grand service, en les aidant à découvrir leurs propres désirs et besoins, les libérant des contraintes artificielles de rôles sociaux restrictifs qu’ils n’ont jamais choisi à jouer, et de la pression manipulatrice d’autres gens qui se servent des sentiments de culpabilité pour parvenir à leurs fins. J’ai vu assez en tant que pasteur pour se rendre compte que jouer le martyr n’est pas toujours la manière dont un chrétien devrait se comporter. Les relations peuvent être abusives. L’affection peut être exploitée. Dans de telles situations il faut absolument se défendre. Il n’est pas nécessairement égoïste de s’affirmer.

Mais il faut avouer que lorsque l’attitude thérapeutique est poussée à l’extrême, elle est désespérément destructrice des relations amoureuses. Car si on croit avoir raison de quitter un partenaire simplement parce que ce dernier ne donne pas tout ce qu’on veut à ce moment-là, alors, franchement, peu de relations dureront ou atteindront une quelconque profondeur d’intimité.

Sans doute, le capitalisme, à travers son appui de l’intérêt personnel, a défriché le terrain pour cette nouvelle attitude « thérapeutique », et sans doute les médias l’ont également encouragé par sa préoccupation avec les images érotiques. Mais je suis convaincu que la source fondamentale de la décadence des relations interpersonnelles amoureuses n’est pas l’économie Thatcherite ni les films pornographiques. Ose-je le dire ? Je crois que c’est une question morale. Au cours du dernier demi-siècle nous avons redéfini le sens du mot « amour ». L’amour n’est plus un engagement sacrificiel à une autre personne ; l’amour est maintenant une intensité de sentiment dans soi-même. Ce changement s’est produit de façon très subtile, mais je crois qu’il est maintenant presque universel.

Et il me semble que c’est pourquoi le livre de Ruth fournit une perspective tellement importante et salutaire. Car il traite de la façon dont l’engagement interpersonnel peut faire toute la différence dans notre expérience de la signification de l’amour. Le livre de Ruth soutient qu’il est possible, même dans une société caractérisée par l’attitude « thérapeutique », de découvrir à nouveau ce mélange d’intimité profonde et de sécurité à long terme que seul l’amour engagé puisse fournir. Et ce livre défend cette conviction, non en enseignant de la théorie sociologique, mais en employant le plus charmant de tous les moyens d’enseignement – il raconte une histoire. Une histoire qui, comme une bougie dans les ténèbres, est porteur d’espoir pour des gens qui ont perdu leurs illusions sur l’amour : des gens qui sont las de vivre dans une société où la loi de la jungle prévaut généralement. Le livre de Ruth veut nous convaincre que l’amour, défini de façon traditionaliste comme un engagement sacrificiel à une autre personne, est la sorte d’amour la plus dure et la plus noble. Ruth porte sur la loyauté et sur le prix que cette loyauté impose. Il s’agit de mettre les besoins d’autrui au-dessus des nôtres. Par-dessus tout, il s’agit de la façon dont Dieu atteint ses buts dans l’histoire à travers des individus insignifiants qui se fient à lui assez pour prendre les risques que requiert ce genre d’amour engagé sacrificiel.
A l’époque où les juges gouvernaient Israël, il y eut une famine dans le pays. Un homme de Bethléem en Juda partit séjourner avec sa femme et ses deux fils dans le pays de Moab. Cet homme s’appelait Elimélek, sa femme Noémi et ses deux fils Mahlôn et Kilyôn. Ils étaient Ephratiens, de Bethléhem en Juda. Ils parvinrent en Moab et s’y établirent. Elimélek, le mari de Noémi, mourut là et elle resta seule avec ses deux fils. Ils épousèrent des femmes moabites, dont l’une s’appelait Orpa et l’autre Ruth. Ils demeurèrent là une dizaine d’années, puis Mahlôn et Kilyôn moururent aussi tous les deux, et Noémi resta privée de ses deux fils et de son mari.
Le récit se déroule, comme le dit le premier verset, à l’époque des juges. C’était une époque, comme notre propre siècle, lorsque le vieil ordre moral était en train de s’effondrer. Tout le monde faisait exactement ce qu’il voulait – ou comme l’a fameusement dit l’auteur des Juges, « chacun faisait ce qu’il jugeait bon ». C’était une société tout à fait hédoniste, et par conséquent la brutalité sexuelle et la violence criminelle étaient communes.

Une illustration effroyable de cela est fournie dans les derniers chapitres du livre des Juges, où l’on lit des choses sur le viol collectif et le meurtre d’une jeune servante de Bethléem, et sur la vendetta sanglante qui s’est ensuivie. Ce sont les chapitres 19-21 qui racontent ces événements sordides – mais soyez prévenu – franchement, ils semblent plus comme la une d’un tabloïd que ce qu’on s’attendrait normalement à lire dans la Bible.

Cela aurait été une période assez dure même dans le meilleur des cas. Mais à la violence et à la criminalité de l’époque, notre narrateur ajoute un autre fardeau : la cruauté de providence. Non seulement c’était l’époque où gouvernaient les juges, mais il y avait également une famine dans le pays.

Était-ce un jugement de Dieu sur le déclin moral du peuple ? Était-ce peut-être, comme on a vu au cours de ces dernières années dans certaines parties de l’Afrique, une famine aggravée par leur bellicisme incessant ? Je soupçonne que l’intention de notre narrateur est peut-être que nous tirions une telle conclusion, parce que Bethléem est le cadre pour son histoire, et Bethléem était l’endroit exact d’où a émergé le viol collectif dans les derniers chapitres du livre des Juges.

C’était également ironique, parce que le nom « Bethléem » veut dire « la maison du pain ». Ainsi il n’y avait pas de pain dans la maison du pain. Alors, est-ce surprenant ? Comment pouvaient-ils s’attendre à ce que Dieu accorderait sa bénédiction à un endroit où la brutalité sexuelle et la violence des masses étaient devenues une partie acceptée de la vie quotidienne ?

Toutefois, Bethléem était du moins, comme le note le narrateur, une ville de Juda, c’est-à-dire, elle se trouvait dans les limites tribales du Pays Promis, que Dieu avait donné à son peuple élu. Donc, je crois que nous devons présumer que la décision d’Elimélek de quitter Bethléem pour aller en Moab en tant que refugié économique était peu judicieuse. Moab n’était pas un endroit où tout Israélite qui se respectait choisirait à habiter. Les gens de Moab étaient des païens idolâtres qui n’avaient pas caché leur hostilité envers Israël tout au long des siècles précédents. En fait, le livre du Deutéronome a expressément interdit aux Juifs tout contact social avec les Moabites. La décision d’Elimélek de faire déménager sa famille vers Moab était d’autant plus répréhensible parce qu’il a amené ses deux fils (adolescents, sûrement) avec lui. Quelles étaient les chances qu’ils pussent trouver deux jeunes filles juives à courtiser en Moab ? Rien d’étonnant à ce que Mahlôn et Kilyôn finissent par annoncer leur intention d’épouser des femmes de Moab.

Je crois que nous pouvons conclure à coup sûr que, comme tant d’hommes à l’époque des juges, Elimélek était loin d’être héros spirituel. Et comme si c’était une confirmation de ce soupçon, le narrateur note, non seulement la mort prématurée d’Elimélek, mais aussi la mort prématurée de ses deux fils. Dans le contexte de l’Ancien Testament il se peut que nous soyons censés également l’interpréter comme un acte de jugement divin.

Mais quoi qu’il en soit, étant donné que tous les hommes ont été prématurément supprimés, le terrain est défriché pour ce qui devait être pour les Juifs un développement inattendu dans l’histoire. Contrairement à tant de ces aventures militaires à cette époque-là dans le livre des Juges, ce sera une histoire centrée sur des femmes. Des femmes, d’ailleurs, qui semblent avoir plus de spiritualité dans leur petit doigt que la plupart des hommes de la période entière du livre des Juges semblent avoir eue dans leur corps entier. Examinons d’abord Noémi.

Noémi

Lorsqu’elle a entendu en Moab que le Seigneur était venu à l’aide de son peuple en leur fournissant de la nourriture, Noémi et ses belles-filles ont préparé à revenir en Judée de là. Accompagnée de ses deux belles-filles, elle a quitté l’endroit où elle avait habité et s’est mise en route pour le pays de Judée.

ensez-vous que la veuve d’Elimélek avait hésité à émigrer en premier lieu ? Sans aucun doute, elle tient à revenir en Judée maintenant. La mort de son mari et de ses fils semblent avoir abouti à un désir féroce de découvrir à nouveau ses racines spirituelles. Notez la référence au « Seigneur » (v. 6). Aller en Moab avait été une grosse erreur, et le Seigneur les avait jugées pour cela. Elle avait tout perdu ; elle n’a même pas été récompensée avec des petits-enfants. « Il est temps de revenir. Faisons comme si ces dix dernières années n’avaient jamais existé. Essayons d’en récupérer quelque chose dans le sillage de toute cette misère effroyable », dit-elle.

Mais une pensée lui vient alors, et elle dit à ses deux belles-filles :

« Allez, retournez chacune à la maison de sa mère. Que l’Éternel use de bonté envers vous comme vous en avez usé envers ceux qui sont morts et envers moi-même » (1:8).
Lorsque Ruth et Orpa sont entrées dans la famille d’Elimélek, voyez-vous, elles sont techniquement devenues une partie de sa famille. En femmes mariées, elles ont perdu leur adhésion au tribu de leurs parents. Pourtant, dans cette situation plutôt extraordinaire, Noémi se rend compte que retourner à leurs familles en Moab servirait leur intérêt – quoique leur accueil soit incertain.

Beaucoup de commentateurs interprètent les mots de Noémi, confrontée au chagrin personnel profond, comme un geste de générosité plutôt exceptionnelle, car elle offre de dire adieu au seul appui social lui restant en veuve. En plus, le fait que les belles-filles de Noémi soient tellement réticentes à profiter de cette offre en dit long sur son caractère.
« Non – lui disent-elles – nous reviendrons avec toi vers ton peuple » (1:10)
Les relations entre une belle-mère et les femmes de ses fils ne sont pas connues pour l’affection tranquille, n’est-ce pas ? Ainsi donc je crois que Noémi a dû être une femme exceptionnellement gentille par nature d’avoir obtenu une telle réponse de ses belles-filles. Nous sommes peut-être censés conclure qu’elle faisait honneur à son nom : car « Noémi » signifie « sympathique » en hébreu. Sa suggestion que Ruth et Orpa devraient retourner à leur pays était sans doute encore une autre expression d’une gracieuseté qu’elles pouvaient attendre de Noémi. Et leur désir de rester avec elle confirme l’affection profonde qu’elles avaient pour elle en conséquence.

Mais je ne peux pas m’empêcher de soupçonner que notre narrateur veut que nous remarquions l’ironie, voire le sarcasme dans le ton de Noémi dans le verset 8 lorsqu’elle dit, « Que le Seigneur use de bonté envers vous, comme vous l’avez fait envers ceux qui sont morts et envers moi ». J’y décèle l’implication tacite : « Franchement, Dieu pourrait tirer une leçon de vous deux ; bien que vous soyez païennes, vous avez été beaucoup plus gentille avec moi que lui ! J’espère seulement qu’il vous traitera mieux que moi ! Car il m’a laissée sans repos, sans foyer, sans mari et sans aucune chance de trouver à nouveau une telle sécurité ou une telle tranquillité d’esprit ».

Si nous en avons le moindre doute, ce ton cynique est encore plus clair dans les versets 11-13 :
« Retournez, mes filles. Pourquoi viendriez-vous avec moi ? Je suis bien plus affligée que vous, car la main de l’Éternel s’est étendue contre moi ! »
Ne pouvez-vous pas y entendre l’amertume ? Comme si elle disait :

« Ne restez pas avec moi. Je suis une ratée, moi. Je porte malheur. Les choses iront plus mal pour vous si vous restez avec moi. Après tout, vous êtes qui ? Jeunes femmes moabites. Là d’où je viens, vous serez les victimes de toutes sortes de discrimination raciale et harcèlement sexuel. Je suis au courant de ce qui se passe à Bethléem. Votre seul espoir de survivre dans cette jungle est d’avoir un mari qui pourrait vous protéger et subvenir à vos besoins. Là, c’est peu probable. Quel Israélite qui se respecte épouserait une femme d’une race méprisée dans son propre pays ? Mes fils l’ont fait seulement parce qu’ils habitaient en Moab. Ils ne l’auraient jamais fait en Judée. Si j’avais d’autres fils, ils feraient peut-être ce qui est convenable, et vous épouseraient à la place de leurs frères, mais je n’en ai pas, je ne suis plus en âge d’en avoir, et même si j’en avais, vous seriez trop vieilles pour vous marier quand ils deviendraient adultes. Il est inutile de revenir avec moi. Vous ne ferez qu’augmenter votre réserve de malheur. Votre seul espoir se trouve en Moab. En Judée il n’y a d’espoir pour aucun de nous. Surtout pas pour moi. Non, mes filles, je suis bien plus affligée que vous, car la main du Seigneur s’est étendue contre moi ».

Certains commentateurs va jusqu’à suggérer que ce n’était pas autant un cas de générosité héroïque de la part de Noémi, mais un cas de désespoir résigné qui l’a poussée d’offrir à ces deux femmes la liberté de retourner en Moab ; elle était en proie, affirment-ils, d’un désespoir tellement abject qu’elle était presque devenue suicidaire. Cela semble certainement être le ton de sa salutation aux femmes de Bethléem lorsqu’elle y parvient finalement.
Elle leur répondit: « Ne m’appelez plus Noémi, appelez-moi Mara (L’affligée), car le Tout-Puissant m’a beaucoup affligée. Je suis partie d’ici les mains pleines, mais le Seigneur m’a fait revenir les mains vides. Alors pourquoi m’appeler encore Noémi quand le Seigneur tout-puissant s’est tourné contre moi et a causé mon malheur ? (1:20-21)
C’est comme si le retour à Bethléem, avec tous ses vieux souvenirs, élevait son apitoiement sur elle-même à un nouveau degré d’intensité. Un certain traducteur a essayé de traduire le calembour en argot. Son piètre résultat : « Ne m’appelez pas chérie, appelez-moi grognon ».

Voilà une femme blessée et en colère qui n’a pas peur d’en faire savoir au monde ! Au-delà de la gamme d’espoir, le chagrin l’a plongée dans les profondeurs de mélancolie atypique.

Mais se peut-il que l’intention de l’auteur inspiré soit que nous tirions une leçon des mots durs et amers de Ruth ? Une leçon sur comment faire face aux pertes. Certains d’entre nous ont subi le même sort, n’est-ce pas ? Quelqu’un que vous aimez est parti, peut-être en conséquence de la mort ou de l’échec du mariage. Des circonstances inéluctables vous a peut-être menés dans des directions différentes, ou il/elle vous a peut-être quitté pour quelqu’un d’autre, comme le font les gens de nos jours. Quelle que soit la raison, si vous avez connu une perte vous connaîtrez les étapes qui l’accompagnent invariablement : l’engourdissement des premiers jours que les autres prennent souvent pour de la force ; la tristesse profonde qui s’empare de votre esprit après que le premier choc a disparu, le noyant dans un flot incessant de mélancolie et de dépression ; les sentiments irrationnels de remords et de colère qui vous surprennent et vous désorientent ; la lutte étrange entre la fantaisie et la réalité ; l’espoir torturant que soudain il/elle apparaîtra dans la porte et tout sera comme avant ; la douleur sans soulagement ; les questions sans réponses ; les regrets, le désir pour juste encore une occasion de dire « je m’excuse » ou « merci » ou peut-être simplement « adieu ». Par-dessus tout, vous aurez ce sens d’isolation totale, cet enfer privé de solitude complète – qui est tellement exaspéré par les banalités bien-intentionnées mais tout à fait inadéquates des amis qui vous disent : « vous en sortirez ». « Vous avez vos souvenirs », disent-ils, mais vous ne désirez pas de souvenirs. Les souvenirs ne sont que la poussière et les cendres dans votre bouche, déclenchant plus de douleur. Une peu de musique sur la radio, une parfum dans l’air, un passant dans la foule qui ressemble au bien-aimé ; des souvenirs évidemment insignifiantes et involontaires, toutefois, ils suffisent à vous plonger dans de nouvelles cataractes de désespoir. Si vous avez perdu quelqu’un, vous n’aurez aucun mal à vous reconnaître en Noémi.

Bien entendu, certains commentateurs, se rendant compte du ton négatif du dialogue de Noémi dans ce chapitre, ont tendance à la critiquer. Après tout, Ruth a également du chagrin, disent-ils, mais elle semble avoir trouvé une disposition d’esprit beaucoup plus positive que sa belle-mère. Et il n’est sûrement pas convenable de blâmer Dieu comme le fait Noémi ?

Personnellement, je doute sincèrement que l’intention du narrateur est que nous répondions de façon tellement critique. Je soupçonne que, comme le livre de Job et comme beaucoup des psaumes, notre auteur nous y encourage de compatir à la dévastation émotionnelle que la perte apporte dans son sillage. Bien sûr que Noémi blâme Dieu. Bien des personnes au cœur brisé le font, et il est facile de comprendre pourquoi. N’est-il pas le chef souverain de toutes les affaires humaines ? Si ce n’était pas lui qui a supprimé Elimélek et ses deux fils, qui était-ce ? Appelez cela l’attitude thérapeutique si vous voulez, mais il est parfois nécessaire de décharger les sentiments négatifs. Il n’y a rien de non spirituel vis-à-vis de l’honnêteté émotionnelle – bien qu’on puisse être pardonné d’avoir pensé qu’il y en avait, à en juger par le stoïcisme pointilleux de nombreux chrétiens évangéliques.

Non, dans cette histoire, Dieu nous invite à être franc au sujet de nos sentiments – aussi franc que Noémi.

Une des fonctions de la grande littérature est de nous donner des mots et des histoires qui nous aident à faire ainsi. Vous souvenez-vous du moment dans le film Quatre mariages et un enterrement quand le jeune homme gay a lu le poème de W.H. Auden ?
Arrêter les pendules, couper le téléphone,
Empêcher le chien d’aboyer pour l’os que je lui donne,
Faire taire les pianos et les roulements de tambour
Sortir le cercueil avant la fin du jour.
Il était mon Nord, mon Sud, mon Est, mon Ouest,
Ma semaine de travail, mon dimanche de sieste,
Mon midi, mon minuit, ma parole, ma chanson.
Je croyais que l’amour jamais ne finirais : j’avais tort.
C’était une scène poignante et touchante. La génie d’Auden lui a donné les mots dont il avait besoin pour exprimer le chagrin amer qu’il éprouvait en ce moment-là. Et, de même, en enregistrant la plainte amère de Noémi, la Bible nous donne une façon de nous apercevoir notre propre douleur émotionnelle pendant ces moments cruciaux de notre vie quand nous en avons besoin.

Dans son roman The Blood of the Lamb (Le sang de l’agneau), Peter de Vries raconte une histoire qui a produit un effet puissant sur moi au fil des années. Il s’agit d’un homme dont la fille meurt de la leucémie. Au douzième anniversaire de sa fille, il est en route à l’hôpital, un gâteau d’anniversaire dans ses bras. Avant qu’il n’y arrive, il apprend la nouvelle que sa fille est morte. Par désespoir, il chancelle dans les rues, tenant encore le gâteau, ne sachant où il va. Il se trouve hors d’une église. Et comme il lève ses yeux au crucifix sur le mur de l’église, soudain il explose de colère, lançant violemment le gâteau d’anniversaire au visage du Christ.

Cela a soulevé toutes mes défenses évangéliques la première fois que je l’ai lu. C’était, je me suis dit, un acte hideusement blasphématoire. J’en réfléchissais alors et je me suis rendu compte que ce n’était rien de la sorte. C’était un symbole de colère, oui, mais qu’est-ce qui est Jésus sur la croix sinon un symbole de colère, la colère passionnée de Dieu contre le mal de ce monde cassé et inique ? La croix est le signe de la colère divine en train de se décharger de façon sauve et guérissante. À travers cette croix, Dieu se réconcilie avec un monde inique. Là, sa colère est dégagée. Ainsi donc, comment pourrait-il être dérangé par un autre père qui a également perdu un enfant, déchargeant sa colère de la même façon ?

Le monde que nous habitons est injuste et tragique. Quand on se met en colère, il faut se rappeler que cette émotion-là n’est pas inconnue pour Dieu. Lui aussi l’a éprouvée. Je ne crois pas que cela lui dérange d’exprimer notre colère. Je pense qu’il sait que nous avons besoin de nous soulager le cœur si jamais nous allons nous réconcilier avec ce qui s’est passé, ou si nous allons vraiment nous réconcilier avec lui, l’architecte de nos vies. Il ne faut pas blâmer autrui, ni, à mon avis, soi-même quand on ressent de tels sentiments négatifs. Quand nous sommes déroutés par la façon dont Dieu nous traite, et quand nous nous sentons dupés par la cruauté de sa providence, il est donc naturel, et loin d’être non spirituel, de vouloir le lui raconter. Refouler notre rage dans cette situation n’aurait probablement pour effet que d’intensifier notre dépression.

J’ai souvent eu des gens dans la peine me dire, « Je sais. Je ne devrais pas ressentir cela. » Mais « devrais » n’est pas un mot utile dans le contexte de nos vies émotionnelles. Les sentiments ne sont pas sous le contrôle de la volonté de la même façon que le sont les actes moraux. Être honteux de ses sentiments est un peu comme être honteux de son apparence. Il y a une limite à ce qu’on peut faire pour changer son apparence. Et il y a une limite à ce qu’on peut faire pour changer ses sentiments. La réponse convenable aux sentiments négatifs est la même qu’une réponse convenable à un bouton sur le visage qu’on ne désire pas : l’acceptation, non les sentiments de culpabilité. Si on refuse d’affronter ses sentiments négatifs, on se condamne à un cycle encore plus cruel de rancune interne accumulé, d’où peut-être il n’y aura pas de fuite facile.

S’il existe des doutes sur l’intention de la Bible de donner la permission d’exprimer de la colère contre une perte personnelle, voire contre Dieu lui-même, on ferait bien de se rappeler celui qui, dans son heure de chagrin, s’identifiant aux innocents souffrants à travers le monde, a crié « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

La tristesse de Noémi ne durera pas toujours. Il est important de se rappeler cela. Cette histoire-là a bien une fin heureuse. Mais tant que le chagrin endure, il n’y a absolument rien dans la religion biblique requérant que Noémi fasse semblant de ressentir quelque chose qu’elle ne ressentait pas vraiment. Et la religion biblique l’encourage bien à exprimer son chagrin en présence de Dieu, juste comme elle le ressentait.

Toutefois …

… dans cette scène de tragédie et de vies brisées, il y a déjà un signe d’espoir.

Noémi ne le reconnaît pas à cette étape de l’histoire, car cela provient d’une source bien inattendue. Mais nous, en auditeurs de l’histoire avec un point de vue privilégié, pouvons le voir. Il centre, bien sûr, sur l’autre vedette féminine du drame : Ruth.

Ruth
Mais Ruth lui répondit : « N’insiste pas pour que je te quitte et que je me détourne de ta route; partout où tu iras, j’irai; où tu t’installeras, je m’installerai; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu. Là où tu mourras, je mourrai aussi et j’y serai enterrée. Que l’Eternel me punisse avec la plus grande sévérité, si autre chose que la mort me sépare de toi ! Devant une telle résolution à la suivre, Noémi cessa d’insister.
Bien que cela se produise au début de l’intrigue, cette décision de la part de Ruth est effectivement le gond sur lequel l’histoire entière pivotera. En fait, on trouve que ces deux versets sont le tournant, non seulement du sort de Ruth et Noémi elles-mêmes, mais de la nation entière d’Israël. On n’exagérerait pas en affirmant que le plan complet de salut de Dieu pour le monde entier pivote sur cette décision apparemment insignifiante d’une veuve moabite. Voilà pourquoi cette histoire est tellement extraordinairement passionnante.

Pourquoi a-t-elle refusé de retourner en Moab ? Noémi a essayé de la persuader, mais la force de sa logique n’a pas du tout ébranlé la résolution de Ruth : « Devant une telle résolution à la suivre, Noémi cessa d’insister ». (1:18) Littéralement, « Noémi s’est abstenue de parler avec elle ». Encore une fois, le ton du hébreu ne suggère pas tant la gratitude pour la fidélité de Ruth que le silence renfrogné de celle dont la capacité de lutter est complètement épuisée. Noémi est au-delà du point de se faire du souci. Elle croit que le grand geste de Ruth n’aura aucune effet sur sa situation. Pour sa part, c’est la folie pure, et d’un point de vue rationnel, elle a raison de le penser.

Ruth aurait été bien justifiée de retourner à son monde familier, comme l’avait fait sa belle-sœur Orpa. C’était la chose raisonnable à faire ; personne ne pourrait vraiment la blâmer pour cela. Même sa belle-mère le disait. Cependant, elle choisit de rester avec Noémi, sachant que, selon toute probabilité, elle choisit une vie de pauvreté, d’exil et de célibat. Pourquoi l’a-t-elle choisie ?

Selon l’auteur, la clé se trouve manifestement dans les mots de Ruth. « N’insiste pas pour que je te quitte et que je me détourne de ta route; partout où tu iras, j’irai; où tu t’installeras, je m’installerai; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu ». Qu’impliquent ces mots ?

Tout au moins, ils impliquent que Ruth a commencé à croire en le Dieu de la Bible. Elle était peut-être moabite d’après la race, mais sa foi était maintenant devenue celle d’une Israélite. Et pas seulement nominalement, parce qu’elle était entrée dans une famille juive. Non, lorsqu’elle est donnée l’occasion de retourner à ses dieux tribaux, elle choisit volontairement de ne pas le faire. De toute évidence, la foi qu’elle avait embrassée comptait beaucoup pour elle personnellement. Cela vaut la peine de remarquer une subtilité intéressante dans l’usage répété du narrateur du verbe « revenir » dans ce chapitre. En hébreu, ce mot-là porte le sens, non seulement de changer la direction d’un corps, mais également le sens métaphorique de « repentir » ou d’« être converti ». Autrement dit, cela peut signifier revenir à Dieu. Et, réflexion faite, il doit porter ce sens ici. Car Ruth ne « revient » physiquement pas à Bethléem, puisqu’elle n’y a jamais été. Toutefois, le texte hébreu du verset 22 dit expressément : « C’est ainsi que Noémi et sa belle-fille, Ruth, la Moabite, revinrent des plaines de Moab. »

Ce n’était pas simplement un voyage pour Ruth, voyez-vous. C’était un baptisme.

La décision de Ruth d’accompagner sa belle-mère à Bethléem était une identification publique au Dieu d’Israël. « Ton Dieu sera mon Dieu », a-t-elle juré. Ce désir de ne plus s’identifier aux idoles païens de son propre peuple était un facteur majeur, semble-t-il, dans le choix de Ruth.

Quand même, je crois que c’est plus compliqué que cela. Réexaminez de près les versets 16-17. Les paroles de Ruth ici ne sont pas seulement la simple expression de détermination personnelle. Elle exprime délibérément sa décision sous forme d’une promesse d’alliance. L’invocation d’une malédiction sur elle-même, si jamais elle ne tient pas sa parole, est caractéristique de telles alliances dans le monde antique. « Que l’Eternel me punisse avec la plus grande sévérité, si autre chose que la mort me sépare de toi ». Une telle formulation dans le monde antique avait la force d’un contrat légal, plutôt semblable aux paroles des vœux de mariage contemporains.

Ce qui est d’autant plus remarquable est la similarité entre la formulation choisie par Ruth et la promesse d’alliance que Dieu avait faite à Israël au temps de Moïse. Dieu avait maintes fois dit à Israël dans les premiers livres de la Bible, « Partout où tu iras, ma présence ira avec toi ». Et Ruth que dit-elle à Noémi ? « Partout où tu iras j’irai ; où tu t’installeras, je m’installerai ». Dieu avait dit à Israël à de nombreuses reprises, « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple ». Et Ruth que dit-elle à Noémi ? « ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu ».

Les parallèles sont manifestes et délibérées. Ruth rappelle la formule d’alliance. Pourquoi ? Pourquoi se lier de façon tellement irrévocable et solennelle à cette autre femme, dans une formulation vénérable qui était tellement caractéristique de la promesse divine à Israël ? Je crois que c’est parce que notre auteur nous invite à tirer une conclusion – une conclusion extrêmement importante.

Ruth était peut-être une nouvelle convertie à la foi d’Israël, mais elle a déjà appris quelque chose de profonde importance théologique à propos du Dieu de la Bible. Elle avait appris que la réponse morale principale que Dieu exigeait de son peuple était l’amour. Et une sorte spéciale d’amour – l’amour-alliance – un amour-alliance comme le sien.

L’amour-alliance n’est pas une émotion sentimentale. C’est un profond engagement personnel à une autre personne. En tant que tel ce n’est pas quelque chose que notre attitude thérapeutique contemporaine comprend ou auquel elle attache une grande valeur. Par sa nature même, cela implique de mettre les intérêts d’autrui au-dessus des nôtres – donc, cela ressemble beaucoup plus aux idées traditionnelles de l’amour associées avec l’abnégation. Fait significatif, bien sûr, un tel amour-alliance était précisément ce qui était en train de s’effondrer à l’époque où gouvernaient les juges. Osée, quelque siècles plus tard, irait encore se plaindre de cela. « Il n’y a plus d’amour-alliance dans le pays ». Dit-il, « C’est pourquoi le pays passera par le deuil, et tous ses habitants dépériront ». (Osée 4:1-3) Israël était en train de sombrer dans une mer d’anarchie morale, et la source de cet effondrement était l’abandon de l’idéal d’amour-alliance dans les relations personnelles. Les gens ne se souciaient plus les uns des autres. Ils ne faisaient plus confiance les uns aux autres. Ils n’étaient plus fidèles les uns aux autres. Dieu leur a promis l’amour-alliance, mais les gens rebelles d’Israël n’ont pas vu ce qu’ils gagneraient à faire preuve d’un tel amour les uns envers les autres. Et Israël récoltait le jugement de Dieu sur son égoïsme endurci par suite. Le pays pleurait. Il n’y avait pas de pain, même dans la maison du pain.

Quand l’amour-alliance diminue dans la société humaine, la misère augmente. Dieu a intégré cette loi morale dans le monde de façon aussi inéluctable que la loi de gravité. Et quand même, dans une échange privée entre deux femmes apparemment sans importance, un modèle différent de relations humaines y émerge. Ruth manifeste pour une vraie Israélite la sorte d’engagement d’amour-alliance que Dieu exige de son peuple en ce qui concerne les relations. Orpa, sa belle-sœur, n’était pas une particulièrement mauvaise personne de ne pas avoir fait preuve du même dévouement à Noémi. C’était simplement qu’elle n’était pas croyante. Elle ne pouvait pas faire le premier pas vers la foi qu’a fait Ruth. C’était trop sacrificiel pour elle parce qu’elle ne croyait pas en le Dieu qui récompensait pour l’amour-alliance. Mais Ruth l’a fait. Et c’est pourquoi Ruth a choisi ainsi.

Je vous suggère que cela, c’est la leçon fondamentale que notre auteur veut que nous tirions de cette histoire. Quand nous les êtres humains abandonnons l’idéal d’amour-alliance, nous créons un désert autour de nous-mêmes où les faibles et les vulnérables, comme Noémi, souffrent le plus, bien qu’ils soient peut-être les moins coupables. Et cependant, quand une seule personne découvre la foi requise à faire ce sacrifice lourd de conséquences, le jugement commence alors à se dissiper, le désert commence à fleurir et le désespoir commence à céder à l’espoir.

La décision de Ruth de s’accrocher à Noémi était effectivement un tel tournant. Lisez l’histoire ultérieure et vous découvrirez qu’au bout du compte cette décision aurait pour résultat, non seulement la naissance du roi David, mais la naissance de Jésus-Christ lui-même. Et même à ce stade débutant, il y a une allusion subtile ingénieusement insérée par notre auteur indiquant que nous sommes à un tel tournant :
C’est ainsi que Noémi et sa belle-fille, Ruth, la Moabite, revinrent des plaines de Moab. Lorsqu’elles arrivèrent à Bethléhem, c’était le début de la moisson de l’orge. (1:22)
Alors, il y a du pain encore une fois dans la maison du pain ; ainsi donc, Dieu a décidé qu’il est possible de bénir son peuple à nouveau. Et quand commencent-ils à le moissonner ? Juste au moment où Ruth arrive sur les lieux. Quelle coïncidence inouïe !

Si nous avions le temps, il y a beaucoup de thèmes dans cette histoire qui mériterait l’exploration.

Le rôle des femmes dans les buts de Dieu

L’Israël ancien, bien sûr, était une société profondément patriarcale, et surtout à l’époque des juges lorsque le machisme mâle violent était à l’ordre du jour. Pourtant, dans cette histoire on nous présente une femme indépendante, autonome et courageuse. Dans le débat actuel sur les rôles des sexes, peut-être y a-t-il ici quelque chose que chacun d’entre nous, mâle et femelle, pourrait utilement considérer. Est-il possible que les femmes comprennent intuitivement l’amour-alliance et ses sacrifices mieux que les hommes ? Est-il possible que la jungle humaine ait appris aux hommes à être des rivaux agressifs et des compétiteurs, et qu’en conséquence, ils aient perdu de vue l’amour-alliance ? Est-il possible que lorsque les femmes, en leur quête légitime de l’égalité des sexes, aspirent aux mêmes rôles sociaux qu’ont les hommes, elles mettent en péril la chose la plus précieuse dont elles sont dotées – leur sensibilité spéciale à l’importance de l’amour-alliance ?

L’ouverture du cœur de Dieu aux minorités

Avez-vous remarqué à quel point l’adjectif ‘moabite’ est lié au nom de Ruth dans cette histoire ? Dans presque tous les cas où son nom est mentionné c’est « Ruth la Moabite », quoique cette description soit plutôt redondante en générale. La raison pour l’allusion répétée de l’auteur à l’origine ethnique de Ruth est qu’il veut déconseiller à son audience d’interpréter l’alliance de Dieu de façon chauvine. En raison du statut privilégié des Israélites comme peuple élu, l’ethnocentricité et le préjugé raciste étaient toujours un danger pour eux. Mais tout au long de l’Ancien Testament il existe un élément fort de protestation contre toute forme de xénophobie. La promesse d’Abraham est qu’il sera le moyen de bénir toutes les nations, et Ruth en est la réalisation classique. Dieu ne juge jamais les gens d’après leur couleur, leur sexe, leur orientation sexuelle – il examine le cœur. Et nous devrions donc faire de même.

L’exercice de prudence dans l’interprétation de la loi biblique

Selon le Deutéronome 23:3, aucun Moabite n’était permis de se joindre au peuple de Dieu. Les Moabites étaient exclus en permanence. Tout de même, on trouve ici une femme moabite qui était acclamée comme héroïne spirituelle ! Comment cela ? On aurait sans doute sourcillé à Bethléem lorsque Noémi est revenue accompagnée de cette métisse de Moab … peut-être y a-t-il certains qui citaient des textes de preuve du Deutéronome contre elle : « La Bible dit que tous les Moabites descendront aux enfers ! Il ne faut pas les admettre dans l’Alliance Évangé … euh … je veux dire, dans la nation d’Israël ».

Mais le fait est, bien sûr, que les Moabites dénoncés par la loi étaient des Moabites païens. Ruth, quoique Moabite de naissance, croyait aussi en le Dieu de la Bible. Et l’idée directrice de notre histoire est que, en tant que telle, elle avait autant le droit d’être acceptée dans le peuple de Dieu que n’importe quel Israélite.

La leçon est claire. Une interprétation littérale des lois et des règles qu’on trouve dans la Bible peut mener à des très mauvaises conclusions. Si la loi sur les Moabites avait besoin d’interprétation prudente, est-il donc possible que la loi sur l’homosexualité en ait également ?

Une leçon sur l’amour

Comme je l’ai dit au début, nous habitons un monde où bien trop souvent les relations humaines se révèlent être peu heureuses. Dans son livre The Sane Society (La société raisonnable), Eric Fromm remarquent, « On ne peut pas trouver beaucoup d’amour dans le monde contemporain. Au lieu de cela, il y a une amitié superficielle qui dissimule une distance, une indifférence, une méfiance subtile ». Comme l’écrit Karen Homey dans The Neurotic Personality of our Time (La personnalité névrotique de notre époque), « l’individu normal de nos jours se sent isolé … Il se trouve dans un dilemme : il désire ardemment de l’affection mais a du mal à l’obtenir ». Dans son livre The Culture of Narcissism (La culture de narcissisme), Christopher Lasch écrit, « Dans notre société … il est de plus en plus difficile de maintenir des amitiés, des relations amoureuses et des mariages qui durent. La vie sociale est devenue de plus en plus belliqueuse. Les relations personnelles ont pris la nature du combat. Certains gens ennoblissent le combat en offrant des cours de l’affirmation de la personnalité ; d’autres célèbrent les liens temporaires qui en découlent avec des slogans comme ‘la relation ouverte’. Mais en le faisant, ils ne font qu’accentuer l’insatisfaction avec la qualité des relations humaines qui est au cœur de notre problème ».

‘L’amitié superficielle’, ‘l’isolation émotionnelle’ et ‘l’insatisfaction généralisée avec la qualité des relations’ – est-ce que de telles locutions vous disent quelque chose ? C’est sûrement le cas pour moi. Comme dans l’époque des juges, il n’y a aucune fidélité, aucun amour-alliance, et donc, le pays pleure.
Mais l’encouragement que l’histoire de Ruth nous apporte est que vous et moi pouvons faire quelque chose pour changer les choses. Il ne faut pas les postes de cabinet pour le faire ; il ne faut pas marcher dans les couloirs de pouvoir pour changer le cours des événements de notre société. Ce que le livre de Ruth a l’audace de suggérer est qu’un seul acte d’amour héroïque de la part d’un membre insignifiant d’une minorité socialement méprisée était la clé de l’entièreté de la bénédiction future d’Israël.

Voyez-vous maintenant pourquoi Jésus a dit que les gens ont besoin de voir comment nous les chrétiens nous nous aimons ? Il n’y a rien de plus puissant à faire pour ce monde inique que de démontrer, comme Ruth, la nature de l’amour-alliance de Dieu dans nos relations.

C’est un message particulièrement poignant pour ceux qui sont gays. Sommes-nous peut-être aux prises avec la solitude qui accompagne souvent notre orientation ? Avons-nous peut-être du ressentiment contre elle ? Comme Noémi, au fond de nous, nous nous sentons dupés par la manière dont Dieu nous a traités. C’est une réaction compréhensible, bien entendu. Mais le fait est que nous n’avons pas à nous apitoyer sur nous-mêmes. Il y a une alternative, une façon d’échapper à l’amertume et trouver le contentement. Cela requerra la foi et le sacrifice de notre part, mais la noblesse de Ruth démontre que c’est possible. Elle fait du célibat, non son sort, mais son choix.

Elle s’est engagée, en amour-alliance, non à un mari, mais à une autre femme.

Non, je ne suggère pas que c’était une relation lesbienne. Quoique, franchement, s’il y avait eu une dimension érotique, je ne sois pas certain que la Bible aurait ressenti le besoin de nous le dire. Car la Bible s’intéresse moins à la question très personnelle de quand et comment les gens deviennent sexuellement excités que la plupart des chrétiens évangéliques le pensent. C’est une histoire de quelque chose de beaucoup plus important que cela – et beaucoup plus au centre de la morale biblique. C’est une histoire sur la vertu la plus haute et la plus noble dont un être humain puisse faire preuve – c’est une histoire sur l’amour-alliance.

Je songe à une femme que j’ai une fois rencontrée qui a abandonné sa carrière pour soigner un parent âgé souffrant d’une maladie d’Alzheimer – voilà l’amour-alliance. Je songe à un divorcé gay qui a refusé une promotion très lucrative afin de pouvoir passer plus de temps avec ses enfants – voilà l’amour-alliance.

Je songe à un étudiant que je connaissais qui a abandonné sa place aux Premiers Onze de Cambridge pour emmener un enfant handicapé au McDonald’s tous les samedis après-midi – voilà l’amour-alliance.

Je songe à une infirmière lesbienne qui a accepté le célibat permanent comme le prix à payer pour sa vocation de soigner les victimes de SIDA en Ouganda – voilà l’amour-alliance.

Je songe à une personne que je connais qui, en dépit des pressions d’une vie extrêmement active et astreignante, prend le temps d’aider ses amis de manière fiable et immédiate à chaque fois qu’ils ont besoin de lui – voilà l’amour-alliance.

Je songe à deux hommes gays qui habitent ensemble, fidèles l’un à l’autre, depuis presque deux décennies – qui se sont soutenus durant des périodes de chômage, de mauvaise santé et de tragédie personnelle – ça, chers amis, c’est également l’amour-alliance.

Ne permettez à personne de ridiculiser un tel amour. Je vous dis qu’un tel amour a le pouvoir de changer le monde. Ce que nous faisons, vous et moi, dans le petit et apparemment insignifiant domaine de nos relations personnelles compte – cela compte à une échelle beaucoup plus grande que nos propres vies mineures. Quant à l’amour-alliance, un acte qui pourrait sembler inutile et sans importance pour les autres pourrait être, aux yeux de Dieu, un évènement crucial dans son grand plan cosmique.

Permettez-moi de faire une comparaison : Ruth quitte la sécurité de son pays pour soigner une femme plus âgée et aigrie. Le Christ quitte la gloire du paradis pour mourir tout seul sur une croix de bois. Que devez-nous penser de ces deux évènements ? Un sacrifice inutile ? Un geste sans but ? Non – l’amour-alliance.

Le sort même de notre monde dépend de telles manifestations individuelles d’amour-alliance.

Voilà l’idée que cette histoire essaye de nous aider de comprendre. C’est, dans un sens très réel, ce que Jésus voulait dire lorsqu’il a dit chargez-vous de votre croix et suivez-moi. C’est une histoire du vrai sens de l’amour. Une histoire destinée à nous éloigner de notre attitude égoïste, individualiste et thérapeutique envers l’amour. Une histoire conçue pour nous encourager à croire que si nous voulons bien savoir ce que signifie l’amour dans sa forme la plus complète et riche, nous devons accepter l’engagement et le sacrifice comme le prix d’amour.

Dans son livre Civilisation, Kenneth Clarke commente : « Nous pouvons nous détruire tant avec le cynisme qu’avec les bombes ». C’est une constatation astucieuse. Il est trop facile, lorsque le mal est ascendant, de devenir découragé et pessimiste. Bien des personnes idéalistes s’abandonnent à la déception et au doute, sous les pressions d’un monde où le bien semble trop souvent être perdant. À certains égards, c’est précisément le danger représenté par Noémi dans l’histoire. Elle était une femme de foi, mais elle était réduite par l’impact dévastateur des circonstances à un état de ressentiment obstiné. « Le Tout-Puissant m’a beaucoup affligée », dit-elle. Elle y articule la plainte de tout croyant qui se trouve la victime innocente d’une providence divine importune. « Comment pouvez-vous continuer à croire en l’amour de Dieu, quand de telles choses surviennent ? », demandons-nous. Le monde est trop misérable, trop accablé de douleur, trop tragique, trop injuste pour qu’aucune confiance en Dieu ne survive, sauf peut-être un Dieu d’indifférence sans pitié.

Mais Noémi a découvert que son cynisme était déplacé. Dieu est amour, et en fin de compte la promesse de son amour lui était restaurée. Comment ? En conséquence de son expérience personnelle de l’amour humain de Ruth. Voilà comment sa foi en l’amour-alliance du Dieu d’Israël était restaurée ; voilà comment son âme était sauvée. Car un autre être humain lui a fait preuve de l’amour-alliance. Si nous allons éviter les périls du cynisme dans notre monde brisé, voilà comment nous devons obtenir de l’appui pour notre foi, et comment nous aussi devons chercher à soutenir la foi d’autrui.

Nous avons besoin de modèles d’amour-alliance dévoué et altruiste. On a besoin de tels modèles, nulle part plus que dans la communauté gay. Et d’où viendront de tels modèles, sinon de parmi les chrétiens ?

Voyez-vous, en cette époque turbulente, quand des hommes machos prenant plaisir au viol et aux coups d’une nuit semblaient dominer le monde, ce n’était pas l’héroïsme physique de la force de Samson qui a suprêmement fait avancer le but de Dieu et apporté la bénédiction sur le monde. C’était l’héroïsme moral de l’amour de Ruth.

* * *
L’amour-alliance. L’amour sacrificiel. L’amour rédempteur. Croyons-nous vraiment en un tel amour ? Un amour qui n’est pas simplement une intensité de sentiment située quelque part entre le cerveau et l’aine, mais qui est un engagement à un autre être humain ?

Si nous voulons voir le modèle ultime d’un tel amour, il faut se tourner vers une croix ; une croix où Dieu lui-même a démontré l’extrême auquel l’amour-alliance ira dans son engagement et dans son sacrifice, dans sa détermination absolue à faire du bien au bien-aimé. Et pendu à cette croix, il nous dit ce soir, « aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ».

© Roy Clements, tous droits réservés. (Traduction : F.W.)

mardi 18 novembre 2008

2007 Festival de Prédication #3 (Blair)

Les prédictions de Jésus sur sa passion : sa troisième annonce

[Ce discours-ci est le dernier des trois prononcés par le Dr Ralph Blair au Festival de Prédication d'Evangelicals Concerned en october 2007. Je remercie Jean V. de son aide précieux en relisant et en corrigeant le texte. – F.W., traducteur]

Marc 10, 28-45


Alors Pierre demanda, « Et nous? Nous avons tout quitté pour te suivre ». Jésus répondit, « Vraiment, je vous l’assure : si quelqu’un quitte, à cause de moi et de l’Evangile, sa maison, ses frères, ses sœurs, sa mère, son père, ses enfants ou ses terres, il recevra cent fois plus dès à présent: des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants, des terres, avec des persécutions; et, dans le monde à venir, la vie éternelle. Mais beaucoup qui sont maintenant les premiers, seront les derniers, et beaucoup qui sont maintenant les derniers, seront les premiers ».

Ils étaient en route pour monter à Jérusalem. Jésus marchait en tête. L’angoisse s’était emparée des disciples et ceux qui les suivaient étaient dans la crainte.

Jésus prit de nouveau les Douze à part, et il se mit à leur dire ce qui allait arriver, « Voici : nous montons à Jérusalem. Le Fils de l’homme y sera livré aux chefs des prêtres et aux spécialistes de la Loi. Ils le condamneront à mort et le remettront entre les mains des païens. Ils se moqueront de lui, lui cracheront au visage, le battront à coups de fouet et le mettront à mort. Puis, au bout de trois jours, il ressuscitera ».

Alors Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchèrent de Jésus et lui dirent, « Maître, nous désirons que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander ». « Que désirez-vous que je fasse pour vous ? » leur demanda-t-il. Ils répondirent, « Accorde-nous de siéger l’un à ta droite et l’autre à ta gauche lorsque tu seras dans la gloire ». Mais Jésus leur dit, « Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous demandez ! Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou passer par le baptême que j’aurai à subir ? » « Oui, lui répondirent-ils, nous le pouvons ». Alors Jésus reprit, « Vous boirez en effet la coupe que je vais boire, et vous subirez le baptême par lequel je vais passer, mais quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient
pas de vous l’accorder : ces places reviendront à ceux pour qui elles ont été préparées.

En entendant cela, les dix autres s’indignèrent contre Jacques et Jean. Alors Jésus les appela tous auprès de lui et leur dit : « Vous savez ce qui se passe dans les nations : ceux que l’on considère comme les chefs politiques dominent sur leurs peuples et les grands personnages font peser leur autorité sur eux. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous ! Au contraire: si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour se faire servir, mais pour servir lui-même et donner sa vie en rançon pour beaucoup ».

Ils étaient en route pour monter à Jérusalem. Jésus marchait en tête, devant eux. Les disciples étaient étonnés, les autres apeurés.

Marc décrit Jésus comme devançant ses disciples et les autres – les devançant non seulement en comprenant l’objectif devant lui, mais aussi dans une détermination implacable à y parvenir.


Jésus prit de nouveau les Douze à part, et il se mit à leur dire ce qui allait arriver.
Encore une fois, Marc constate que Jésus parlait en privé avec son cercle rapproché de disciples. Il les préparait pour ce qui allait arriver à Jérusalem. Il répéta ce qu’il leur avait dit dans ses deux premières divulgations. Il leur dit : Écoutez donc. Comme je vous ai dit, gardez tout cela à l’esprit.


« Nous montons à Jérusalem. Le Fils de l’homme y sera livré aux chefs des prêtres et aux spécialistes de la Loi. Ils le condamneront à mort ».
Mais Jésus ajouta alors de nouveaux renseignements rendant la nouvelle encore plus alarmante. La force militaire de l’empire romain allait être impliquée. Il dit que les autorités juives allaient le condamner à mort et s’assurer que la sentence de mort serait exécutée, car les membres du Sanhédrin


… le remettront entre les mains des païens. Ils se moqueront de lui, lui cracheront au visage, le battront à coups de fouet et le mettront à mort.
Et, bien sûr, la force occupante de la Rome païenne avait l’autorité et le moyen de le faire. Les Romains maîtrisaient l’art cruel de la crucifixion. Jésus répéta alors sa promesse incompréhensible :


« Au bout de trois jours, il ressuscitera ».
Mais immédiatement, Marc concentre son attention sur une grave erreur de deux des disciples les plus proches de Jésus. Comme Marc le rapporte :


Alors Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchèrent de Jésus.

Ils essayaient de détourner Jésus de sa vocation de sacrifice pour promouvoir leurs desseins intéressés. Ils fermaient les yeux sur ses prédictions de danger, se concentrant sur leurs présomptions que l’oppression romaine (quel que soit le prix qu’il allait payer, lui) serait contrée par ce qu’ils prenaient pour son ‘ascension’ au pouvoir politique.

Or, rappelez-vous qui étaient ces deux gars-là. En tant que cousins de Jésus, ils le connaissaient depuis plus longtemps qu’aucun autre disciple. Et avec Pierre, depuis trois années ils étaient plus proches de Jésus qu’aucun autre disciple. Et tout récemment, ils avaient tous deux eu le privilège d’être présents à la Transfiguration de Jésus, où ils avaient entendu Jésus parler avec Moïse et Élie. Ils avaient vu le législateur et le prophète d’Israël disparaître devant la gloire éclatante de Jésus. Seul Jésus était resté. Ils avaient entendu alors la Voix de Dieu confirmer que Jésus est bien Son Fils qu’Il aime. La Voix leur avait dit d’écouter Jésus. Mais eux, ils demandaient à Jésus de les écouter. C’est ce que nous avons tendance à faire, nous aussi, n’est-ce pas ? Nous aussi, nous essayons d’éclipser Jésus.
« Maître, nous désirons que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander. »
Quelle façon astucieuse de procéder avec une proposition incorrecte ! Obtenez l’assentiment à l’avance que votre vœu sera exaucé avant d’oser révéler ce qu’il est – surtout quand votre vœu n’est pas exactement en accord avec l’enseignement de celui que vous appelez votre ‘Maître’, celui qui, vous l’espérez, exaucera votre vœu.

Le compte rendu que Matthieu fait de cet incident désigne en fait leur mère comme l’instigatrice – dominant ses fils comme un précurseur de Mama Rose[1]. Et comme indiqué, elle était la tante de Jésus, la sœur de sa mère. Sans aucun doute, Jacques et Jean comptaient donc sur ces « liens familiaux » pour s’attirer les bonnes grâces de Jésus.

Jésus répondit à leur demande d’exaucer leur vœu en leur demandant :

« Que désirez-vous que je fasse pour vous ? »
Ils lui dirent :


« Accorde-nous de siéger l’un à ta droite et l’autre à ta gauche lorsque tu seras dans la gloire ».
« Tu seras dans la gloire » ? Est-ce sa gloire à lui ou leur gloire à eux qu’ils avaient en tête ?

Ils étaient parents par le sang, et donc, ils se soutenaient, naturellement. Les Zébédée, liés par des liens de famille naturelle, étaient accaparés par leurs propres soucis.

Mais beaucoup plus tôt, ils avaient entendu Jésus définir sa « famille » comme « quiconque fait la volonté de Dieu ». (Marc 3,35) Et plus tard, au pied de la croix sanglante de Jésus, Jean allait se voir rappeler que les liens familiaux ne sont pas les liens les plus importants dans le Royaume de Dieu, en entendant Jésus lui confier sa propre mère chérie : « Voici ta mère » et le confier à Marie : « Voici ton fils ». On lit que dès ce moment, Jean prit la mère de Jésus chez lui. (Jean 19,27)

Mais en route pour Jérusalem, les Zébédée avaient d’autres idées sur la famille. Car, bien qu’ils appellent Jésus « Maître », ils ne prêtaient pas beaucoup d’attention à ses enseignements. Ou bien, ils ne prêtaient attention qu’à ce qui s’accordait avec ce qu’ils voulaient entendre. Ils restaient sourds à son enseignement sur quitter leur famille d’origine terrestre afin de devenir membre de sa famille d’origine céleste. Ils ne comprenaient pas sa redéfinition du mot « frère » selon ses termes et de l’accomplissement de la volonté de son Père divin. Et quant à tout ce que Jésus venait de dire – enregistré par Marc dans les phrases immédiatement précédentes – au sujet de ses vrais disciples qui quittent leurs frères, leurs sœurs, leur mère, leur père, leurs enfants, leur maison et leurs terres dans cet âge-ci afin de le suivre véritablement vers l’âge à venir, et de recevoir de nouveaux frères, sœurs, mères, pères, enfants, maisons et terres – tous multipliés – bien qu’avec aussi des persécutions ? Et la révélation à venir ajoutera l’ethnicité, l’identité raciale, la position sociale et le sexe à la préoccupation que nous abandonnons pour l’identité dans le Christ. Et quant à ce que Jésus avait dit au sujet de celui qui désire être le premier ? N’avait-il pas dit qu’il doit se faire le dernier de tous et le serviteur de tous ? Jésus va devoir le répéter ici.

Et, en accord avec leur obsession pour les idées de ce monde-ci, remarquez la façon dont ils exprimèrent si délicatement leur demande, de manière de ne pas se heurter l’un à l’autre. Il ne serait pas dans leur intérêt de spécifier – du moins à portée de voix de l’autre – exactement lequel d’entre eux allait être favorisé avec la position plus prestigieuse à la main droite de Jésus, contre la position moins prestigieuse à la main gauche de Jésus. Alors, cela servirait les intérêts de chacun – du moins, là, en présence l’un de l’autre – de laisser à Jésus ce détail des couverts.

Notez aussi : si ces deux ne croyaient déjà pas qu’ils ne suivaient pas Jésus aussi bien qu’ils le devraient, et s’ils ne s’imaginaient pas que les autres ne le croyaient pas non plus, pensez-vous qu’ils auraient parlé à Jésus en privé pour essayer de le pousser à se joindre à eux pour l’emporter sur les autres ? Ils trouvaient impossible de tenir pour acquis qu’ils étaient ce qu’ils essayaient de pousser Jésus à prétendre. Ils ne supposaient certainement pas que Jésus allait imaginer ce complot sordide de sa propre initiative. En tout cas, pensez-vous que, même s’il avait exaucé leur vœu, selon leurs propres conditions égocentriques, cela enlèverait le doute d’eux-mêmes qui les tenaillait ? Doutez-le !

Mais ils étaient sans doute plus conscients des déclarations de Jésus sur le premier et le dernier que leur manigance ne le suggère à première vue. À la lumière de sa norme, ils se sentaient incertains et peu sûrs d’eux-mêmes. Là-bas dans l’angle mort de Golgotha et encore trop tôt pour le lever du soleil du jour de Pâques, ils agissaient encore de connivence pour rendre Jésus redevable à eux et le mettre à leur disposition afin de gagner ses bonnes grâces. Ils ne voyaient pas alors qu’il s’était déjà consacré à payer leur dette, s’était déjà mis à la disposition d’un monde inique. Sa faveur ne serait pas gagnée avec avidité ni en empoignant. Elle serait accordée par grâce.

Si Jacques et Jean ont pu être si aveuglés, pourquoi supposons-nous que nous soyons exemptés d’aveuglement ? À moins que nous ne nous puissions nous voir nous-mêmes en eux, nous ne pourrons pas voir notre propre haine de nous-mêmes aveuglante, qui se fait passer pour quelque chose de mieux que notre opinion de nous-mêmes. Ainsi, pour nous, comme pour eux du côté brillant de la croix du jour de Pâques, c’est du point de vue de la providence de Dieu dans le Christ que nous nous voyons comme des pécheurs, pourtant sauvés par grâce.

Plus on lit les écrits de John Newton, plus on est impressionné par sa finesse psychologique et spirituelle. Écoutez ce qu’il dit sur l’aveuglement. C’est dans une lettre qu’il écrit en 1788, en rendant visite à Cowper et à d’autres amis dans sa vieille paroisse du Buckinghamshire.


« Tant que nous restons sur terre, nous sommes à l’école du Seigneur, et une leçon principale qu’il faut apprendre est une connaissance de nous-mêmes qui ne peut être obtenue que par expérience douloureuse. Ni livres, ni sermons, ni lettres ne peuvent nous l’apprendre. Et les observations que nous faisons sur autrui ne peuvent pas nous mener loin au-delà de la théorie, elles non plus. C’est une chose d’avoir des idées tolérables sur le cœur humain en général, mais connaître notre propre cœur, c’est tout à fait autre chose. La tromperie du cœur que nous permettons en mots lui permet de déguiser, de cacher et de masquer ses propres émotions, de telle sorte que le sens supposé que nous avons de sa tromperie soit souvent la chose exacte qui nous dupe ».
Il poursuit avec une illustration tirée de sa longue expérience en mer :


« On dit que la mer est trompeuse, et avec raison. Elle semble parfois tellement lisse et luisante que personne qui ne l’a pas essayée ne croirait qu’elle soit dangereuse ; mais cela, ce n’est que le calme. Une brise l’agite, et dans une tempête elle gronde et fait rage. Mais le cœur est plus trompeur que la mer. Il gronde et fait rage quand il paraît qu’il n’y ait aucun vent pour l’agiter ou éveiller le moindre soupçon. Si je me sens impatient et mécontent sous la pression de grandes difficultés, je suis susceptible de rendre la tempête responsable de toute l’agitation et d’excuser mon cœur qui me dit qu’il se comporterait mieux dans des circonstances plus favorables. Mais quand l’état des affaires est bien tranquille, quand je n’affronte aucune épreuve qui vaut la peine d’en parler, quand je me vois entouré de conforts, de sorte qu’étant juge dans mon propre cas je doive avouer que je jouis d’un sort très privilégié, et ne peux imaginer aucune personne sur terre avec qui je voudrais changer de place, si même ces bagatelles, aussi légères que l’air, suffisent à me bouleverser, et un mot ou un regard qui ne me plaît pas me rend pour l’instant insensible à chaque clémence imméritée, je trouve alors mon cœur vraiment trompeur. … Je voudrais que nous soyons meilleurs, mais il est important de savoir (pour autant que nous puissions le supporter) à quel point nous sommes vraiment méchants ».
Alors, voilà comment Jésus répondit à ces deux disciples aveuglés – et, par extension, à nous qui pouvons être aussi aveuglés qu’eux :


« Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous demandez ».
Ce n’était pas une réprimande sévère. À ce stade, à quoi cela servirait-il ? Il n’essayait pas de leur faire honte. Ils n’auraient pas pu le supporter. Leur complot montrait qu’ils étaient trop perdus pour vraiment comprendre. Jésus prit donc une approche douce, cherchant à les mener vers un meilleur chemin. Il leur demanda :



« Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou passer par le baptême que j’aurai à subir ? »
Et de même que nous pouvons lâcher la ‘bonne’ réponse – comme nous l’avons si follement et si fréquemment fait – ces deux frères lâchèrent leur ‘bonne’ réponse : « Oui ! » Et ils ne comprenaient même pas la question.

Quand Jésus parlait de ‘la coupe’, nous nous rappelons sa prière, en souffrant : « Père, éloigne de moi cette coupe ». Mais Jacques et Jean ne l’avaient pas lue.

Cependant, ils auraient dû se rendre compte que, dans le langage de leur temps, ‘boire la coupe’ était quelque chose de menaçant, une épreuve terrible. Ce n’était pas une invitation à « une tasse de thé avec des biscuits ». Il s’agissait d’une coupe de douleur, car elle se référait à la colère de Dieu.

Ce n’était donc pas une question à laquelle il faut répondre automatiquement, « Oui ! » La question aurait dû les stopper net. Mais ils ne faisaient pas attention – encore distraits par leurs visées égoïstes.

Et qu’est-ce que Jésus voulait dire par « le baptême que j’aurai à subir » ? Il ne pensait pas à quelques gouttes d’eau gentiment appliquées sur le front d’un petit bébé devant une congrégation approbatrice. Et Jacques et Jean auraient dû comprendre cela aussi. En Israël, le baptême était un symbole de la mort. D’après le psalmiste, « tous tes flots et tes lames ont déferlé sur moi ». Alors, Paul pouvait parler d’être « ensevelis avec le Christ par le baptême ». Plus tard, Luther allait appeler le baptême « la mort par noyade ». Et rappelez-vous petit Bevel[2]. Autrement dit, lorsque l’on est immergé dans les eaux de baptême, la vieille vie meurt, et lorsque l’on émerge des eaux de baptême, la nouvelle vie naît.

Bon, Jésus assura à Jacques et à Jean qu’en effet, ils allaient boire de sa coupe et être baptisés dans son baptême. Effectivement, le jour arriva où, pour satisfaire Annas, le grand-prêtre, et tout son entourage qui appartenait au parti puissant des sadducéens, le roi Hérode fit décapiter Jacques. Et Papias, au début du deuxième siècle, rapporte que Jean, lui aussi, fut tué dans la vendetta de l’establishment du Temple contre les disciples de Jésus.

Ainsi, admettant qu’ils allaient en effet boire de sa coupe et être baptisés dans son baptême – bien que, comme cela ne s’avéra, pas comme ils l’avaient envisagé – Jésus dit qu’il ne lui appartenait pas d’accorder les places d’honneur. Employant ‘le passif divin’[3] – il dit que cela appartenait au Père. Donc, en refusant humblement de s’emparer de ce qui appartenait à son Père, tout comme ils s’emparaient de ce qui ne leur appartenait pas, il se sacrifie lui-même encore pour leur intérêt et le nôtre.

Bien sûr, il était difficile de cacher une conspiration. Donc, les autres comprenaient ce que ces deux-là essayaient de faire. Et leur jalousie provoqua l’indignation qui aboutit à la division bien-pensante – ‘nous’ contre ‘eux’. Ils étaient tous des égocentriques qui cherchaient le statut social et le traitement spécial et immérité.

Jésus les convoqua pour leur apprendre encore une fois qu’ils ne devaient pas adopter des valeurs païennes, en essayant de l’emporter l’un sur l’autre. Il répéta la leçon sur la grandeur qu’ils avaient si vite oubliée.



« Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous ».
Ces paroles-là, leur semblaient-elles familières ? Elles étaient si scandaleuses quand ils les avaient entendues au début que, peut-être, ils les entendaient maintenant pour la première fois. Ou bien, peut-être qu’ils n’étaient pas encore prêts à les entendre.

Mais comme ils le savaient, être un serviteur voulait dire n’avoir aucune autodétermination. On était un « rien du tout » constamment à la disposition de quelqu’un d’autre. Ce n’était pas là le signe de grandeur dans l’Empire romain. Ce n’était pas le signe de grandeur parmi les autorités du Temple. Mais c’était et c’est toujours le signe de grandeur dans le Royaume de Dieu.

Pourtant, bien trop souvent, les chrétiens ne se sont pas montrés à la hauteur de cet appel à être le serviteur humble de tous. Quand le pape répéta récemment la prétendue suprématie de l’Église de Rome sur tous les autres chrétiens, les chrétiens protestants et orthodoxes orientaux levèrent les yeux au ciel. Comme c’est insensé pour l’Église de Rome de se vanter de la suprématie, quand – historiquement et politiquement – son affirmation reste couchée sur les cendres du prestige païen. Mais les non-catholiques, eux aussi, rationalisent leur dérobade devant l’appel à être des serviteurs. Leur ressentiment ne ressemble-t-il pas à celui d’autres disciples envers les Zébédée ?

Jésus appliqua son appel à être des serviteurs à lui-même quand il l’expliqua :


« … le Fils de l’homme n’est pas venu pour se faire servir, mais pour servir lui-même … »
Et comment est-ce que le Fils de l’homme est venu pour servir ? Selon Jésus il est venu :


« … pour donner sa vie en rançon pour beaucoup ».
Or, en raison de leur aversion pour le sang de Jésus, les libéraux nient que Jésus a dit cela. Ils allèguent une séparation entre le service et le sacrifice. Pourtant, les deux sont bien liés dans le Serviteur souffrant d’Ésaïe 53, le modèle même qui se trouve derrière les paroles de Jésus. La quintessence du service est sacrifier sa vie pour autrui. Voilà ce que donner sa vie en rançon pour beaucoup veut dire.

Il ne fait aucun doute que, en employant le terme « rançon », il voulait dire qu’il était venu subir la mort que d’autres gens méritaient à cause de leurs péchés. Il est venu mourir pour les pécheurs, une mort de substitution, le sacrifice de sa vie à lui pour la vie des pécheurs. Ce modèle de l’expiation qui remplace la mort du coupable par celle de l’innocent était, évidemment, bien connu des disciples et de tout Juif. C’est là ce que leurs agneaux expiatoires avaient toujours signifié.

« Voici l’Agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde ! ». Voilà ce que Jean, le disciple, avait entendu Jean-Baptiste dire comme il avait désigné Jésus du doigt au bord du Jourdain. Et depuis lors, c’est ce que les chrétiens ont cru : Jésus, l’Agneau de Dieu, est celui qui enlève le péché du monde.

Mais, de nos jours, dans la théologie non biblique du protestantisme libéral, tout langage se référant à « l’Agneau de Dieu » est considéré comme politiquement incorrect. Ainsi, on rejette l’enseignement biblique que Jésus est venu mourir comme l’Agneau de Dieu sans tache pour nous racheter de notre péché et de la mort.

Dans leur dédain pour la présentation biblique de l’expiation par la substitution, les chrétiens libéraux la caricaturent comme étant de la maltraitance d’enfant. Deux d’entre eux la raillent ainsi : « la maltraitance d’enfant divine est exhibée comme rédemptrice, et l’enfant qui souffre ‘sans même élever la voix’ est célébré comme l’espoir du monde ». (Joanne Carlson Brown et Rebecca Parker) Leur interprétation moqueuse de l’Écriture n’arrive pas du tout à saisir la grâce glorieuse de Jésus comme l’Agneau de Dieu. Et ainsi, ils font trébucher et piègent les non informés, leur jetant des bouts de faux amour-propre au lieu de proclamer le pouvoir de Dieu pour sauver du péché et de la mort grâce à la mort de Jésus-Christ.

Les critiques dépeignent notre Père comme imposant ‘le mauvais traitement’ au fils parce qu’ils refusent de voir le Père ici en tant que Dieu le père, et refusent de voir le Fils ici en tant que Dieu le fils. Ils refusent de voir le Père, le Fils et l’Esprit comme étant dans une totale égalité, l’Amour trinitaire. Ils refusent de voir l’Amour trinitaire – décidant et agissant en complet accord – intérieurement et éternellement – pour concevoir, initier et réaliser le salut du monde. C’est l’insondable Mystère de la Miséricorde. Mais ce n’est pas de « la maltraitance d’enfant ». Les gens religieux mais non croyants ne croient pas cette explication parce qu’ils ne croient pas au Dieu trinitaire.

Pourtant, leurs critiques sont plus compliquées que cela. Ils haïssent l’enseignement biblique que nous sommes des « pécheurs » qui ont besoin de salut. Selon eux : nous sommes tous essentiellement bons, c’est « l’impersonnelle » injustice sociale systémique qui est mauvaise. Mais comment « l’injustice sociale systémique » est-elle perpétrée et perpétuée autrement que par des gens ? On ferait mieux de les reconnaître comme pécheurs, non ? Et qui parmi nous, tout en étant le responsable, ne s’est pas abaissé à la maltraitance égoïste et systémique d’autrui (et qui pourrait s’empêcher d’agir ainsi ?) – ainsi se révélant lui-même comme un pécheur ayant besoin de salut ?

Mais les chrétiens libéraux préfèrent un ‘Jésus’ qui correspond exactement à leur image imaginée – un sage ‘progressiste’ qui se heurte à la religion organisée et la dictature militaire. Ils promeuvent un ‘Jésus’ refaçonné selon leurs goûts plus à la mode – tiré d’un faux Évangile de Thomas, d’un faux Évangile de Judas. Le sacrifice sacré de Jésus est sacrifié sur des autels du jargon psychologique, de la ‘spiritualité’ et des platitudes de conformisme politique postmoderne.

La vérité de Jésus-Christ comme rançon est une question de justice rétributive et réparatrice. Sa crucifixion est la compensation qui est juste, qui est proportionnée aux catastrophes du péché et de la mort. Le péché est mortel ; la mort est définitive. Donc, une montagne d’excuses ne peut redresser un seul tort, ni ressusciter un seul pécheur mort.

Dans l’Israël ancien, on comprenait qu’en fin de compte, seul le Seigneur Lui-même pourrait ou allait apporter la justice. Dans le Deutéronome, on lit que le Seigneur dit : « À moi la vengeance et la rétribution ». (32,35) L’apôtre Paul cite ce passage de la Thora quand il demande aux chrétiens de ne pas se donner pour tâche de venger le mal qui se fait contre eux. (Romains 12,19) L’écrivain de l’Épître aux Hébreux le cite, lui aussi, quand il prévient de la gravité du cas de celui qui continue à vivre délibérément dans le péché. (10,30)

Dans les temps anciens, les malfaiteurs condamnés à la prison ou à l’esclavage étaient impuissants à se sauver eux-mêmes. Mais une rançon pouvait être payée à leur nom. Une rançon pouvait être payée à la victime pour que le malfaiteur puisse être délivré. La rançon était l’achat de la libération. Elle satisferait aux exigences de la justice. Le tort serait redressé. Aucune autre compensation ne serait due. Le malfaiteur serait enfin libre.

En Israël, le substitut d’un malfaiteur méritant la mort était la mort d’un agneau innocent. Et dans Ésaïe 53, Israël entendit que le Serviteur souffrant du Seigneur allait venir comme l’Agneau sacrificiel.

Et voici Jésus qui arrive. Comme le dit Jean-Baptiste, « Voici l’Agneau de Dieu ». Et Jésus se réfère à lui-même comme celui qui donne sa vie « en rançon pour beaucoup ».

« Beaucoup » était une façon ancienne de parler du « reste » – les autres à la différence de « celui ». Jésus est celui qui prend la place des autres. Jésus, l’Agneau innocent de Dieu, donne sa vie pour les pécheurs.

Qui dans ce monde-ci aurait prévu que la manière dont Dieu allait satisfaire son décret de garder la vengeance et la rétribution à Lui seul, était de devenir un homme pour être cloué à une croix, pour assumer lui-même tout notre péché et la mort que nous méritions ? Et ce n’est pas là une métaphore. C’est la vérité pure et dure – aussi dure que les clous de crucifixion. Mais ce ne sont pas les clous qui le retenaient à la croix. C’est son amour.

L’Amour trinitaire fit cela pour nous – non par la maltraitance du Fils par le Père, mais quand le Seigneur absorba, en lui-même – au moyen de sa chair déchirée, de son sang versé et d’un isolement inimaginable – tout le péché et toute la mort d’un monde perdu. Quand le Christ s’écria, « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », il devint le péché lui-même, écrasé à mort. Et le Cœur du Père alla en enfer.

Mais le péché et la mort ne pouvaient pas survivre au sacrifice divin par lequel Dieu se condamna Lui-même. Et ainsi, ce troisième jour-là, comme il l’avait prévu, Jésus-Christ ressuscita – Vainqueur du péché et de la mort. Et par Sa résurrection, nous ressuscitons – rachetés pour la joie en Lui par la grâce infinie de Dieu !

Si vous êtes reconnaissants pour cette grâce et pour cette paix qui surpasse tout ce que l’on peut concevoir, joignez-vous à moi pour que nous chantions, ensemble, les paroles familières de John Newton :


Grâce infinie, ô quel beau don
Pour moi, pécheur, qui crois
J’étais perdu, j’ai le pardon
Aveugle, mais je vois.
© 2007 Ralph Blair, tous droits réservés.(traduction : F.W.)

[1] ‘Mama Rose’, personnage principal de la comédie musicale Gypsy, est une mère obsédée par la carrière théâtrale de ses deux filles.
[2] Voir le premier sermon de cette série : Les prédictions de Jésus sur sa passion : sa première annonce.
[3] Le ‘passif divin’ était une façon hébraïque de se référer à Dieu sans employer son Nom.

vendredi 14 novembre 2008

2007 Festival de Prédication #2 (Blair)

Les prédictions de Jésus sur sa passion : sa deuxième annonce

[Ce discours-ci est le deuxième des trois prononcés par le Dr Ralph Blair au Festival de Prédication d'Evangelicals Concerned en october 2007. Je remercie Jean V. de son aide précieux en relisant et en corrigeant le texte. – F.W., traducteur]

Marc 9,30-37

En partant de là, Jésus et ses disciples traversaient la Galilée, mais Jésus ne voulait pas qu’on le sache. Car il se consacrait à l’enseignement de ses disciples.

Il leur disait : Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes; ils le mettront à mort mais, trois jours après sa mort, il ressuscitera. Eux, cependant, ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de lui demander des explications.

Ils arrivèrent à Capernaüm. Quand ils furent rentrés à la maison, Jésus leur demanda: « De quoi avez-vous discuté en route? » Mais ils se taisaient car, durant le trajet, ils avaient discuté pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand.

Jésus s’assit, appela les Douze et leur dit: « Si quelqu’un désire être le premier, qu’il se fasse le dernier de tous, et le serviteur de tous. »

Puis il prit un petit enfant par la main, le plaça au milieu d’eux et, après l’avoir serré dans ses bras, il leur dit: « Si quelqu’un accueille, en mon nom, un enfant comme celui-ci, il m’accueille moi-même. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi seulement qu’il accueille, mais aussi celui qui m’a envoyé. »

Cet après-midi nous reprenons le récit de Marc juste au moment où Jésus, Pierre, Jacques et Jean reviennent de la révélation que nous connaissons sous le nom de Transfiguration. Sur la montagne, les trois disciples les plus proches de Jésus avaient vu son apparence se transformer en éclat éblouissant alors qu’ils le regardaient parler avec Moïse et Élie de son épreuve imminente à Jérusalem. Ils avaient entendu la voix de Dieu déclarer que Jésus était Son Fils et qu’ils devaient l’écouter. Et tout à coup, ils ne virent plus personne là-bas – si ce n’est Jésus.

Marc nous raconte que pendant que tout cela se passait sur la montagne, un homme était venu vers les autres disciples, les suppliant de guérir son fils. Ils avaient essayé de l’aider. Mais ils ne le pouvaient pas.

Jésus les découvrit, entourés d’une grande foule dont des spécialistes de la loi, des paysans appelés « gens de la terre » et le père désespéré. Le tumulte régnait et Jésus leur demanda : « Qu’est-ce qui se passe là ? » Après avoir dit à Jésus que les disciples ne pouvaient pas l’aider, le père demanda à Jésus : « Pouvez-vous aider mon fils ? » Exaspéré, Jésus jeta un coup d’œil aux disciples, secoua la tête et soupira :

« Combien de temps devrai-je supporter votre incrédulité ? »
L’homme dit qu’il croyait, lui, que Jésus pouvait guérir son fils mais il demanda aussi à Jésus d’affermir sa foi. Jésus ordonna alors à la maladie de sortir du jeune homme. Et avec un cri aigu, la maladie sortit.

Et comme Marc l’écrit : Jésus et ses disciples partirent alors de là.

Marc l’exprime si simplement ! Pas de tralala, à la différence des faux évangiles d’une époque postérieure. Ici, rien que la vérité. Et alors :

Ils partirent de là et traversèrent la Galilée. Jésus ne voulait pas qu’on sache où ils se trouvaient, parce qu’il enseignait aux disciples en privé.

Tout n’est pas destiné aux oreilles de tout le monde. La compréhension a besoin d’un peu de préparation – du temps seul avec l’enseignant, du temps pour entendre et du temps pour digérer ce qu’on a entendu. Et naturellement, il y a certains indices qui laissent penser que cette bande maladroite avait encore beaucoup à apprendre et à comprendre.

Quand même, il est évident que, avant la résurrection du Christ et le don de Dieu de la présence du Saint-Esprit dans le cœur des croyants, même trois ans de préparation avec Jésus – en vivant et en voyageant avec lui, en écoutant ses enseignements, en observant ses miracles – ne suffisaient pas pour séparer de façon significative la compréhension de ce cercle restreint de la perspective de la foule qui les entourait. En effet, dans certains cas – comme celui du centurion païen et celui de la Samaritaine au puits – les soi-disant « exclus » semblaient voir et entendre mieux que les « initiés ».

Néanmoins, pendant ces jours ultimes de son ministère terrestre, il était important que Jésus fasse particulièrement attention à clairement expliquer aux disciples ce que la foule était moins préparée à comprendre. Et, comme il le leur avait promis, un jour ils allaient pouvoir se rappeler, avec une compréhension totale, tout ce qu’il avait dit et fait pendant qu’il était avec eux. Les textes que nous prêchons ce week-end sont la preuve que sa promesse s’est réalisée.

Ici donc, Jésus se blottit avec les Douze, leur disant une fois de plus ce qu’ils devaient s’attendre après leur arrivée à Jérusalem.

Il leur dit,

« Le fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ».
Quelle expression étrange : « livré aux mains des hommes » ! À quelles autres mains que les mains des hommes pouvait-on être livré ? Il y a peut-être un indice ici que celui qui parle – cet homme-ci, Jésus – est quelque chose de plus qu’un simple homme. Donc, cet homme-ci fait une distinction entre lui-même et d’autres hommes. Après tout, son identification préférée pour lui-même, « Fils de l’homme », est, dans la prophétie hébraïque, une allusion à un personnage divin – un être qui est quelque chose de plus qu’un simple homme. Donc, aussi curieux que cela apparaisse, cet homme-ci dit de lui-même : « le Fils de l’homme » va être livré aux mains des hommes.

Et si le « Fils de l’homme » est plus qu’un homme, ce qu’il prédit des simples hommes vont faire de lui est plus étrange. Il dit que ces hommes

« … le mettront à mort ».
Puis il ajoute ce qui est encore plus étrange. Il dit :

« … trois jours après sa mort, il ressuscitera ».
Pas étonnant, donc, que Marc note :

Les disciples ne comprenaient pas ces paroles.
Marc ajoute :

Et ils avaient peur de lui demander des explications.
Pouvons-nous nous reconnaître dans la peur de rechercher plus loin ? Si nous avons jamais eu du mal à comprendre ce que Jésus voulait dire ou eu peur de ne pas savoir très bien ce qu’il voulait dire mais tout en étant gênés de l’admettre, n’avons-nous pas évité de poser des questions qui fourniraient une clarté indésirable ?

Mais le problème, c’est que nos questions demeurent, et nos pressentiments inconfortables aussi. Alors, au lieu d’aller à Jésus pour des éclaircissements, nous avons tendance à nous consulter nous-mêmes puisque nous croyons que nous préférerions nos propres explications. Mais ce n’est pas une bonne idée. Ce n’est pas ce que Dieu avait dit aux disciples de faire – à son baptême, à la Transfiguration. Dieu leur avait dit d’écouter Jésus, non eux-mêmes. Il leur avait dit d’écouter la Vérité elle-même.

Ce que nous avons tendance à inventer tout seuls est souvent tordu par nos misérables suppositions et par nos intentions myopes. En nous consultant nous-mêmes, nous passons à côté de la question, ne mettant pas le tout en perspective, nous distrayant nous-mêmes avec des scénarios intéressés venus de nos propres imaginations trompeuses.

C’est exactement ce que faisaient ces disciples ce jour-là en route pour Capernaüm.

Et le voyage avait dû sembler plus court que d’habitude. Pourquoi ? Comme nous le verrons, ils étaient tous occupés à papoter à propos d’eux-mêmes. Le temps passe vite quand on parle de soi-même.

Enfin ils attinrent Capernaüm. Après qu’ils soient entrés dans la maison où ils vivaient (probablement celle de Pierre), Jésus leur demanda :

«Dites-donc, de quoi avez-vous discutez en route ? »
Tout à coup ils n’ont plus rien à dire. On peut se les imaginer en train de faire semblant de ne pas avoir entendu la question de Jésus alors qu’ils détournent les yeux tout en jetant un coup d’œil les uns aux autres.

Ils se taisaient, bien sûr, car, en route, ils avaient discuté pour savoir lequel d’entre eux était le plus grand.

Et, sans surprise, ils sentaient qu’il y avait quelque chose d’inconvenant dans cela – au moins parce qu’ils ne pouvaient vraiment pas croire leurs propres vantardises. On ne croit jamais ses propres vantardises. C’est pourquoi on se vante.

Pouvez-vous vous imaginer les chamailleries et les vantardises comme ils se traînaient derrière Jésus en route pour Capernaüm ? Chacun d’entre eux essayait de surenchérir l’autre – et de s’assurer que Jésus ne pouvait pas les entendre. Comme ils étaient bêtement égocentriques – tout comme nous. Nous aussi, nous essayons de nous assurer que Jésus ne nous voit pas faire semblant d’être « plus grand » que nous le sommes – ou que nous le savons.

On peut écouter alors que Pierre se vante, bien qu’à voix basse et agitée, ne voulant pas être entendu par Jésus : « Je suis le plus grand. C’était moi qui lui ai donné la bonne réponse, ‘Tu es le Messie !’ » Mais Pierre, lui rappelle quelqu’un, n’as-tu pas entendu Jésus dire que ton discernement était le don de Dieu ? Tu ne te rends pas compte que cela ne t’est pas venu comme ça ?

Maintenant on entend Jacques et Jean se vanter : « Nous sommes les plus grands parce que nous sommes cousins germains de Jésus ! » Mais d’autres répondent en demandant : comment pouvez-vous vous attribuer ce mérite ? On ne choisit pas ses parents !

Pierre s’allie maintenant avec Jacques et Jean pour se vanter : « Alors, c’est nous que Jésus a emmené avec lui pour prier là-haut sur la montagne. Et c’est nous qui y avons fait la connaissance de Moïse et d’Élie. C’est donc nous qui sommes les plus grands ! »

Mais le but de la Transfiguration, n’était-il pas que Jésus éclipse même Moïse et Élie (et vous trois aussi) et que seul Jésus reste ? Et Dieu, ne vous a-t-il pas dit, là-haut : écoutez Jésus ?

André soutient alors : « Eh bien, Jésus m’a choisi le premier – avant qu’aucun de vous ne soit avec nous. Je suis donc le plus grand ! » Nathaniel leur rappelle que Jésus l’appela, lui, « vraiment un Israélite, dans lequel il n’y a point de fraude ». Il dit alors : « Je suis le plus grand ! » Mais Lévi l’interrompt : « Je suis le plus grand parce que j’ai abandonné ma carrière lucrative en tant que percepteur pour suivre Jésus – c’est bien plus qu’aucun de vous n’ait fait ! »

Et alors, avant qu’aucun du reste des disciples ne puissent ajouter leurs références maigres à la compétition, Judas se vante sans vergogne : « Écoutez, il va sans dire que je suis, moi, le plus grand. Jésus me confie son argent ! » Et cela semblait l’emporter sur toutes leurs vantardises !

Alors, qui a gagné le titre du « plus grand » disciple ce jour-là ? Est-ce Pierre ? Jacques ? Jean ? Judas ?

Une fois de plus, nous pouvons tous nous identifier avec eux, n’est-ce pas ? Nous faisons tous semblant d’être ‘le plus grand’. Chacun de nous fanfaronne parce que chacun de nous se fait des illusions. Et tout cela découle du doute de soi.

Muhammad Ali se surnommait lui-même ‘The Greatest’ (Le plus grand). Jackie Gleason se surnommait lui-même ‘The Great One’ (Le grand). Apparemment, il ne suffit pas d’être même le roi ou la reine ou le pape – il faut être Pierre le Grand, Catherine la Grande, Grégoire le Grand. Qui est ‘le plus grand’ ? Allons-nous le découvrir en lisant les échos dans le magazine People ou sur le site Web E! Online ? Devrions-nous consulter Greatness.com ? (grandeur) Ça, c’est un site Web qui porte sur le nationalisme syncrétiste que D. James Kennedy appela « l’essence de christianisme militant en ce qui concerne l’amour de son pays… l’empreinte de la main de Dieu » Bon, devrions-nous chercher les environ 14 millions d’entrées sur Google à propos de « la grandeur » ? Ou devrions-nous écouter ce que Jésus disait sur la grandeur ?

Nous pouvons nous tromper autant que ces disciples-là. Et, comme je l’ai dit, nous pouvons nous identifier à eux et nous devrions nous identifier à eux, car nous savons par expérience qu’ils n’ont vraiment pas cru leurs vantardises. Nous nous vantons des qualités que nous croyons devoir posséder, sans pouvoir croire que ce soit vrai ou même crédible, et nous croyons que personne d’autre ne pourra le croire non plus. L’acte même de se vanter provoque donc de l’anxiété parce que ce que l’on pense vraiment de soi-même – le contraire même de toutes les vantardises – est un constant rappel interne que ce qui est dit pour consommation publique n’est pas crédible, et que ceux que nous essayons de tromper voient clair dans notre petit jeu. Et, naturellement, quand Jésus – loin d’être idiot, le savaient-ils – mentionne leurs idioties, c’est d’autant plus gênant. Et il en mentionne effectivement, mais indirectement et sûrement pas pour les embarrasser.

Jésus ne gaspille pas sa salive en les réprimandant. Ce n’est pas nécessaire. Sa question simple suffit à attirer leur attention : « De quoi avez-vous discuté en route ? » Il ne s’attend pas à une réponse franche et n’attend pas une rationalisation. Il ne fait que leur montrer qu’il sait bien ce dont ils discutaient. En prenant la posture familière d’enseignant, il s’assied pour leur apprendre ce qui est la vraie grandeur.
Jésus s’assit, appela les Douze et leur dit: « Si quelqu’un désire être le premier, qu’il se fasse le dernier de tous, et le serviteur de tous. »
Ça alors ! Cela les fit sursauter ! Mais comme ces paroles de Jésus nous sont si familières aujourd’hui, il est facile de manquer à quel point elles étaient surprenantes quand les disciples les entendirent ce jour-là.

Vivre sous l’influence du christianisme a fait que l’affirmation de Jésus semble sensée. Mais dans le monde du premier siècle, elle n’aurait pas semblé sensée. Elle aurait semblé ridicule. Et, bien sûr, même aujourd’hui, elle semble ridicule à beaucoup de gens.

Néanmoins, l’impact du christianisme a révolutionné notre idée de l’humilité. Selon les suppositions culturelles du premier siècle, l’humilité était considérée comme un vice, non comme une vertu. Soutenir que, pour être le premier, il faut être le dernier de tous – et illustrer ‘le dernier de tous’ par l’état d’un esclave, sans aucun doute ‘le dernier de tous’ – ne ressemblait en rien aux dictons plaisants d’école du dimanche. Cela ressemblait à la condamnation à l’esclavage elle-même. Comme nous nous sommes assis ici en sécurité, nous n’avons pas peur d’être vendus en esclavage. Mais l’esclavage au premier siècle était une possibilité bien trop réelle – après une invasion étrangère, pour des dettes et des amendes insupportables (les siennes ou même celles d’un parent) et pour toutes sortes d’infractions mineures.

Il avait dû leur venir à l’esprit que c’était leur Maître, après tout, qui disait que le premier doit se mettre à la disposition de tout le monde – tout comme un esclave est à la disposition d’autrui. Car c’était leur propre Maître – en effet, le Messie – qui les avait déjà avertis que lui-même se mettait en danger en recherchant la mort par les mains d’un establishment religieux rempli de rage et de cruauté. Leur était-il possible d’avoir un exemple plus spectaculaire d’une inversion de rôles ? Et pourtant, ils ne comprenaient pas encore le message.

Jésus illustra ce qu’il voulait dire en prenant dans ses bras un petit enfant qui était là par hasard.

Puis il prit un petit enfant par la main, le plaça au milieu d’eux et, après l’avoir serré dans ses bras, il leur dit: « Si quelqu’un accueille, en mon nom, un enfant comme celui-ci, il m’accueille moi-même. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi seulement qu’il accueille, mais aussi celui qui m’a envoyé. »
À votre avis, qu’est-ce que Jésus avait en tête ce jour-là alors qu’il pensait à ce petit enfant ? Pour le saisir, il faut voyager dans le temps encore une fois et remonter au premier siècle.

L’idée contemporaine des enfants est tirée de notre culture qui est incroyablement centrée sur les enfants, comme le prouvent notre langage enfantin, la manière dont nous applaudissons bêtement tous leurs caprices ou prenons rendez-vous pour qu’ils puissent jouer avec d’autres gosses, la course effrénée pour les meilleures maternelles, les montagnes de gadgets électroniques, et assez de sucreries pour leur faire plaisir, du moins pour une heure.

Mais il y a deux mille ans, quand Jésus apprenait à ses disciples que si quelqu’un accueille, en son nom, un petit enfant, il accueille non seulement leur enseignant mais aussi celui qui l’avait envoyé, les disciples n’auraient pas pensé à des enfants de la même façon que nous y pensons aujourd’hui après vingt siècles d’influence chrétienne contre l’infanticide, l’abandon des enfants, l’esclavage des enfants et tous les autres souvenirs de la vieille idée qu’un enfant n’est pas une personne avec des droits, mais plutôt une possession, comme l’étaient des femmes, des esclaves, des outils et tout le reste des biens terrestres d’un homme, à l’usage de n’importe quel désir de l’homme. En effet, ils étaient bien ‘les derniers de tous’.

Quel aspect particulier de ce petit enfant poussa Jésus à dire que, en accueillant ceux qui leur ressemblent, ses disciples l’accueillaient, lui et son Père – et en s’approchant de ceux qui étaient comme ce petit enfant et en les servant, ils s’approchaient de Jésus et son Père, ils servaient Jésus et son Père ?

C’était le fait que ce petit enfant était « un rien du tout » – du moins pour tous ceux qui prétendaient être « quelqu’un ». Accueillir un « rien du tout » serait accueillir quelqu’un, pour lui-même seulement, et non pour ce qu’il pourrait faire pour eux. Ça serait comme accueillir les pauvres et les indigents, les faibles et les vulnérables, ceux qui dépendaient complètement d’autrui, les non désirés, les marginalisés et les exclus. Ça serait comme donner une coupe d’eau fraîche à celui qui avait vraiment soif et ne pouvait pas rembourser, comme donner à manger à celui qui avait vraiment faim et ne pouvait pas rembourser. Ça serait comme accueillir ceux qui étaient peu grands, peu bons, peu intelligents, peu riches, peu populaires, peu mignons. Accueillir chaleureusement de tels gens serait un acte de pure grâce en imitation reconnaissante de la miséricorde de Jésus et son Père. Ça serait l’amour pour même ses ennemis.

Voilà la leçon de Jésus sur la grandeur comme il poursuivait son chemin vers Jérusalem et Golgotha.

© 2007 Ralph Blair, tous droits réservés. (Traduction : F.W.)